| Compte-rendu de la conférence d’EDGAR TETAHIOTUPA du 22/11/2006 A l’invitation du Groupe Langues : Bilinguisme et scolarisation en Polynésie française (auditorium du lycée hôtelier)
Edgar Tetahiotupa est docteur en anthropologie, professeur des écoles en poste au CRDP et spécialiste des langues polynésiennes.
I) a) Le conférencier commence d’abord par rappeler les différentes aires linguistiques en Polynésie française : • Les îles de la Société où l’on parle le reo tahiti avec la particularité du son [k] à Maupiti. • Les Marquises avec les Marquises Sud et les Marquises Nord : 2 variantes du marquisien. • Les Tuamotu : 7 variantes du paùmotu • Les Australes avec des particularités pour chaque île.
b) Les différences de « sons » sont évoquées : le son « ng » aux Tuamotu, l’absence de « f » en mangarévien, l’absence de « ng » et de « k » en tahitien, l’absence de « h », de « ng » à Rapa iti, l’absence de « f », de « ng », de « k » et de « h » à Rurutu, l’absence de « f », « ng », « k » à Rimatara, l’absence de « f », de « k » et présence de « R », vibrante uvulaire à Raivavae. En tahitien, la prononciation défectueuse « ch » s’est répandue, c’est une mauvaise prononciation du « h ». Le son « ng » propre aux Tuamotu ressemble à la prononciation de « king » en anglais. Il existe aussi des sortes de « langues secrètes » aux Australes ou aux Marquises que l’on pourrait comparer au « verlan » en France. c) Les emprunts Il y a ceux à l’anglais comme « moni » : « money » = l’argent, « pata » : « butter » = le beurre, Ces mots se retrouvent dans les différentes aires linguistiques : tahitien marquisien pa’umotu mangareva rapa montre Uati (de l’angl. watch Montara (du fran. montre uati motara uati Joseph Iotefa Ioteve Iotefa Ioteve Iotefa
Ces problèmes d’emprunt conduisent à parler des interférences linguistiques.
II) Les interférences, le bilinguisme
« Voilà eux » traduction calquée de tera ratou = les voilà en français normé. « J’ai dit à elle » : Ua parau vau ia na (particule de l’aspect accompli ua, parau dire, vau une des deux formes de « je », ia préposition, na lui ou elle) = je lui ai dit, mais on va trouver aussi « je la dis » puisqu’en tahitien le pronom complément est toujours introduit alors qu’en français il est tantôt direct tantôt indirect. Certains locuteurs vont donc hésiter et employer un peu indifféremment COD ou COI. On peut noter une confusion entre les formes toniques et les formes non toniques : Je te fais du mal ou je pense à toi peuvent devenir « je fais du mal à toi » etc… Le substrat est toujours la langue première et il y a rémanence et interférence. On peut aussi parler des actions déformantes des sons mal entendus donc mal rendus, par exemple de sons français qui n’existent pas en tahitien comme [ã] et [õ]. Le genre aussi pose problème puisque le « te » tahitien signifie indifféremment « le » ou « la ». On dira « te tane » (l’homme), « te vahine » (la femme) et au cours de la discussion, on dira d’une femme que « il a fait » ceci ou cela. L’ordre des mots dans la phrase peut aussi être bouleversé à causse d’un phénomène de calque. On dit E haere au e hopu i te miti : je vais me baigner à la mer (particule verbale + verbe + sujet} + particule verbale + 2ème verbe + préposition + article + nom : aller moi baigner à la mer. Mais l’on va trouver Vau haere fare toa : ordre français vau je, haere aller, pas de préposition, fare toa magasin : je vais au magasin. Le non natif calque l’ordre français quand il parle tahitien (c’est assez fréquent chez les Chinois). On trouve aussi en français un discours ponctué de « mai » (directionnel), « ho’i » ou « pa’i » particules d’insistance. Le français de Tahiti peut être une façon conviviale d’engager la conversation, une sorte de « code » dans les rapports familiers entre natifs du pays, même s’ils parlent très bien le français. Ils peuvent passer de l’un à l’autre comme le décrit Roselyne Goberne, il fonctionne alors comme une langue de communication à part entière. L’enfant tahitien va facilement dire : « c’est sale, je vais nettoyer » en montrant ses oreilles même s’il sait que l’on dit « mes oreilles sont sales, je vais les nettoyer. » C’est aussi un problème identitaire mais là où c’est ennuyeux, c’est lorsque l’enfant ne maîtrise pas le fonctionnement quand il mélange les langues. On dit souvent : les parents devraient parler la langue et après c’est l’école qui prend le relais. Le problème c’est quand ni le français ni une des langues polynésiennes ne sont maîtrisés par les parents. L’idéal c’est une personne/une langue enseignée mais ce n’est pas toujours possible. En général chez les enfants qui mélangent, l’erreur est « intelligente », il faut l’identifier, l’isoler, la traiter mais en la réhabilitant : expliquer par exemple le phénomène de calque. En les gérant ainsi, petit à petit on les fait disparaître, l’enfant réorganise petit à petit ses savoirs antérieurs. Cependant il faut être mesuré : à l’oral on ne peut pas l’interrompre tout le temps. En acceptant l’existence de ce français de Tahiti, en l’identifiant, on désactive une culpabilisation latente. L’enfant qui se sent compris et respecté va accepter le français normé. En fait le bilinguisme est bénéfique car il crée une conscience métalinguistique, permet des analyses comparatives, c’est à ces potentialités-là qu’il faut s’adresser.
Si l’enfant est jeune entre 4 et 5 ans et possède une seule langue maternelle le bilinguisme précoce est une très bonne chose pour l’enfant, cependant il faut se méfier d’une immersion trop brutale. Parfois le bilinguisme existe dès la naissance. Il y a des transferts de compétences. Le bilinguisme permet une meilleure flexibilité, plasticité cognitive. Le traitement de l’information linguistique est plus rapide. On peut parler aussi de bilinguisme entre les langues polynésiennes (tahitien et marquisien etc…) La plupart des Polynésiens se retrouvent dans ce que certains appellent « le franhitien », certains à cause d’un rejet de la France. Au milieu du 19ème siècle eut lieu ce qu’on appela « l’affaire Pritchard » : il refusait le protectorat français et tenta d’organiser la résistance. La rencontre avec les Anglais et le protestantisme avait marqué les esprits. On a pu parler d’une « civilisation de Jehova ». L’image de l’Angleterre puis des USA est pour certains associée à la richesse, à la puissance. Les Français sont vécus par certains comme ceux qui vont s’emparer des terres, ceux qui parlent beaucoup. Les Polynésiens qui parlent comme les Français en faisant « reureu », à cause du « r » français, sont l’objet de moqueries. En ce cas le français normé est rejeté pour des raisons idéologiques. Donc les motifs de rejet de langues sont très complexes.
III) Le rôle de la langue maternelle dans la dominance cérébrale, langue et affectivité ;
Un professeur japonais a fait des études sur le rôle de la langue maternelle dans la dominance cérébrale. Il s’est aperçu que le sons vocaliques humains, les sanglots, le rire… comportent tous une modulation de fréquence et des combinaisons harmoniques, induisant chez les sujets japonais une dominance de l’oreille droite (hémisphère gauche). Il a trouvé la même dominance cérébrale chez les Samoans, les Tongiens, les Maoris. Les différences de dominance proviennent de l’environnement linguistique, pas de prédispositions physiques. Les voyelles ont une grande influence sur l’hémisphère gauche. Par exemple dans le cerveau d’un Japonais (ou d’un Maori) seront traités dans l’hémisphère gauche le langage (voyelles et consonnes), la voix humaine, les sons de la musique traditionnelle, le calcul et dans l’hémisphère droit les bruits mécaniques, la musique occidentale. Dans le cerveau d’un sujet occidental seront traités dans l’hémisphère gauche le calcul et les consonnes, dans l’hémisphère droit les voyelles, la voix humaines, la musique, l’émotion dans le non verbal. Selon lui, la langue maternelle est étroitement liée au développement du mécanisme de l’émotion dans le cerveau. Pour les Polynésiens et les Japonais l’affectif est dans le cerveau gauche.
Avec les élèves il importe de comprendre qu’ils fonctionnent sur le mode de l’affectif. L’incapacité à exprimer des émotions est grave. Dans tous les cas la représentation que se fait le sujet de la langue doit être positive. A l’école la langue est une matière différente des autres car l’affect est très important dans l’acceptation ou le rejet de cette matière. L’affect se manifeste dans la langue. Exemple haere mai na qui en tahitien signifie « viens donc », « viens s’il te plaît », souvent les Tahitien s’expriment en français en disant « viens un peu ». Ce « un peu » est une interprétation du na qui a une dimension affective (ne pas déranger). C’est une marque de politesse qui peut-être mal comprise et si l’enseignant demande à l’élève « Pourquoi un peu ? », l’élève peut se sentir mal et incapable de répondre car il n’a pas voulu indiquer une quantité. De même la particule ra est une particule d’insistance, de reprise si bien que l’on va la retrouver dans un phénomène de calque inanahi ra (hier + insistance) va être dit « hier ra » ; tera ihoa (ihoa étant aussi un mot d’insistance en ce cas comme « vraiment ») = c’est ça (vraiment) va être dit « c’est ça ihoa » tera = voilà, cela, celui-là selon le contexte ; ua horo noa vau (particule de passé accompli + verbe courir + noa + je = seulement mais aussi indiquant la continuation) signifie « j’ai couru tout le long du chemin » mais dans un français non normé les élèves (ou les adultes) vont souvent dire : « j’ai couru seulement ».
Mise à part ces considérations grammaticales, de études ont montré l’influence de la prosodie, du rythme, de la musique sur la langue, et il n’est pas impossible que l’influence de ceux-ci justifie l’emploi de ces particules.
Dans les chants polyphoniques polynésiens le balancement a un grand rôle. A Tahiti parler c’est toujours un peu chanter, à la différence de la France. La voix, les mouvements du corps, les mimiques sont liés. On peut voir aussi le rôle des frappements sonores. Le lien entre la musique et le corps est très étroit : le ra’atira (meneur de groupe de chant ou de danse) gesticule beaucoup.
Pour des enfants en difficulté, retenons que l’éducation rythmique est un des moyens les plus efficaces de lutte contre la dyslexie, la dysorthographie, la dyscalculie ; que le rythme est à la base de la psychomotricité…
La conférence a été suivie d’un débat.
DEBAT (quelques notes à propos de ce qui a été dit, ce n’est pas une retranscription complète)
-Intervention sur l’interdiction de parler les langues polynésiennes autrefois très liée au zèle de certains enseignants, qui voulaient véhiculer des valeurs universelles. Ils pensaient que cela allait « unifier » Si on nie la langue la pensée de l’autre n’est pas décelée, ce fut très mauvais et entraîna le mélange.
-Le problème des langues à enseigner et de l’incompétence de certains enseignants de primaire qui ne sont pas formés en reo ma’ohi est soulevé, ils ne peuvent donc pas l’enseigner correctement comme c’est prévu 2h 40 en primaire. En fait les élèves ont de meilleurs résultats s’ils maîtrisent bien au départ une des langues polynésiennes au lieu de mélanger.
-Rôle du groupe en Polynésie : ici il y a moins d’individualisme. Il est bon de valoriser les différentes langues. La langue maternelle doit être bien dominée pour que l’apprentissage du français se fasse facilement (sauf si le français est la langue maternelle). Certains élèves qui parlent tahitien ou hakka dans leur famille possèdent très bien le français.
-Problème des archipels éloignés, quelquefois la famille parle peu tahitien et pas forcément bien le français.
-Le français de Tahiti est une langue de communication. Quelqu’un dit qu’il doit avoir un statut à part entière comme le français ou le reo ma’ohi. D’autres pensent que c’est une langue de communication mais qu’elle n’est pas fixée. La langue des enfants doit être respectée mais petit à petit remplacée dans le cadre scolaire par le français normé et le reo ma’ohi ( elle peut rester langue de communication mais consciemment).Le conférencier dit que le français de Tahiti ne peut avoir le même statut à l’école, parce qu’elle n’est pas « grammaticalement admise », à la différence du français ou du reo ma’ohi, même si c’est une langue de communication. Quelqu’un souligne qu’il y a d’ailleurs un français de Tahiti mais aussi un français –paumotu, un français-rapa etc Ce que l’on retrouve ce sont des interférences structurelles ou des « régionalismes » comme le « na », le « ra » etc…
Un professeur scientifique qui vient d’arriver en Polynésie française se demande si certains élèves ont des problèmes pour faire des synthèses ou des analyses à cause de la langue. Le conférencier répond qu’il faut d’abord que l’élève se sente concerné, tout passe par l’émotionnel comme il a été dit dans la conférence.
Le conférencier évoque le problème de la représentation d’une idée dans une société où l’écriture n’était pas développée ou connue de tous (on se sait pas déchiffrer les rongo rongo : plaquettes de bois gravées de l’île de Pâques), comme la chance se dit « manu » mais l’oiseau aussi sur les pétroglyphes de l’Ile de Pâques on retrouve le dessin d’un homme oiseau, qui est en fait l’homme qui a de la chance lors du grand concours annuel où un guerrier représentant sa tribu doit passer des épreuves et rapporter un œuf de sterne : le chef de la tribu gagnante prend alors la direction de l’île pour un an. C’est la connaissance de la langue qui permet de comprendre le symbole culturel.
Certaines langues socialement acceptables sont grammaticalement incorrectes, il est alors important d’identifier les régionalismes, on pourrait en faire un bilan. Selon le conférencier pour comprendre les erreurs des enfants il faut partir de leurs erreurs et les analyser, prendre appui sur cela. Quelqu’un fait remarquer qu’il faut alors une connaissance assez bonne du reo ma’ohi, pas pour repérer l’erreur mais pour la comprendre et l’expliquer. Une erreur dont on comprend l’origine n’est plus « une faute » au sens culpabilisant.
Date de création : 05/06/2007 - 18:11
Dernière modification : 05/06/2007 - 18:11
Catégorie : Compte-rendus et notes
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