| SÉQUENCE DE 3ème : L’ARGUMENTATION, GROUPEMENT DE TEXTES D’AUTEURS POLYNÉSIENS CONTEMPORAINS A PROPOS DE LA TRADITION ET DE LA MODERNITÉ
Objectifs de la séquence :
• Apprendre aux élèves à reconnaître les ressorts des textes argumentatifs à partir de textes polynésiens qui défendent la tradition ou le passage à la modernité. • Comprendre que l’argumentation peut exister dans différents genres littéraires. • Apprendre aux élèves à argumenter eux-mêmes à l’oral et à l’écrit.
Textes étudiés :
• Extrait d’un texte de Henri Hiro extrait de Pehepehe i taù nunaa ( in Message poétique).Rééditions Haere Pō 2004 : transcription d’une interview par Jean L’Hôte. (Tupuna Productions) • Poème de Henri Hiro E aha te tautai ? (Quelle pêche ?) –extrait in Message poétique. • Poème de Louise Peltzer Te fare (traduit par l’auteur) in Hymnes à mon île, 1995 • Extrait de Si loin du monde de Tava’e. (2003) • Extrait d’une interview de Lorenzo Schmidt auteur-composituer- interprète et chorégraphe des Grands Ballets de Tahiti à propos de son spectacle ‘Ori (2004) sur RFO.
Points de langue étudiés :
• Cause, conséquence, opposition, le concept grammatical et les connecteurs logiques. • La litote. • Le comparatif (les degrés de l’adjectif et de l’adverbe) : supériorité, égalité, infériorité. • Le conditionnel à valeur modale et temporelle (révision). • Le nom mis en apposition, la caractérisation. • L’implicite.
SÉANCE 1
Activité dominante : lecture
Objectifs : - Repérer le thème et les thèses du thèse. - Repérer le déroulement logique de l’argumentation. - Prendre connaissance des idées de Henri Hiro, grand poète polynésien disparu prématurément.
Oia hoì, je veux m'asseoir avec toi (Extrait d’une interview de Henri Hiro)
Dans cet extrait Henri Hiro, poète polynésien disparu, interrogé par Jean Lhôte, montre les liens qui existent entre la façon de vivre d'un peuple et sa langue. Il déplore notamment la perte d'une expression qui donne son titre à ce passage.
« Chez nous, pour dire bonjour, on dit « haere mai ra » (« Viens sans façon »). Cette phrase est littéralement exacte dans le cadre de notre habitat traditionnel. Mais dans l'urbanisme des agglomérations modernes, elle n'a plus de sens. Mettez un Tahitien dans un HLM et il n'a plus de mot pour saluer son voisin. Et un être humain qui ne peut plus dire bonjour à son voisin est un être humain qui dépérit. J'allais à l'école contraint et forcé. Comment se plaire dans un établissement où le parler de votre langue maternelle est considéré comme une tare? Par contre, je veux vous parler de Teihotaata le vieux pêcheur. Lui, c'était un maître. Nous passions ensemble des nuits assis sur la plage. Il me racontait sa jeunesse, les légendes d'autrefois, les histoires du district. C'est lui qui m'a enseigné le parler tahitien. Grâce à lui, j'ai appris qu'être bien dans sa langue, c'est être bien dans sa peau, c'est être bien avec les autres. Cette langue, réceptacle des richesses de mon enfance, est menacée. Il y a des mots qui se perdent, des expressions dont on oublie l'usage. Ça n'a l'air de rien, un mot qui se perd. Souvent, c'est un trésor social qui disparaît avec. Dans mon enfance on disait « Oia hoì ». En français, ça ne veut pas dire grand-chose. On pourrait le traduire par « Eh ben oui ! ». Pourtant ces deux petits mots ont le don de bloquer une conduite agressive. Pour mieux les traduire, il faudrait dire : « Je veux m'asseoir avec toi ». Que deux garçons en soient sur le point de se battre et que l'un d'eux dise : « òia hoì » et c'est fini, il n'y aura plus de bagarre ! Aujourd'hui, il n'y a plus que les vieux qui savent dire : « òia hoì ». Les jeunes ne connaissent plus l'usage de ces deux petits mots. Cela n'est sûrement pas sans rapport avec ce que les spécialistes appellent la courbe ascendante de la délinquance juvénile.»
Tiré de Henri Hiro, Tupuna Productions. (Repris dans Message poétique Editions Haere Po (2004).
Le texte est distribué aux élèves et lu. Le professeur leur demande de trouver le thème et les thèses défendus par l’auteur en relisant le texte et en notant au brouillon ce qui leur vient à l’idée. Puis mise ne commun. Le thème est évidemment la force de la tradition : la langue mais aussi l’habitat traditionnel. Les thèmes sont évoqués et l’on repère les liens logiques ainsi que l’emploi de l’interrogation oratoire. Il est bon de remarquer aussi que parfois le lien logique est implicite. Par exemple aux lignes 14 et 15 « Ça n’a l’air de rien, un mot qui se perd. Souvent c’est un trésor social qui disparaît. » Les deux phrases ne sont relié par aucun connecteur. Les élèves peuvent chercher de quel lien il s’agit : c’est évidemment l’opposition qui pourrait se traduire par « Mais » ou par « Et pourtant » etc…Voir aussi le rôle du « Et » qui n’est pas qu’une simple addition dans le texte argumentatif. Aux lignes 23 et 24 observer l’utilisation de la litote (mot à définir pour les élèves.)
Travail entre deux séances : classer les connecteurs logiques du texte : cause, conséquence, opposition au brouillon. Préparation d’exposés sur Henri Hiro par certains élèves.
SÉANCE 2
Activité dominante : maîtrise de la langue.
Objectif : maîtriser l’emploi des principaux connecteurs logiques de cause, conséquence et opposition.
Correction de l’exercice au brouillon. Récapitulation sur les connecteurs logiques. Exercices. En tahitien aussi des mots invariables et dont la fonction est fixe sont employés : « No te mea » : car, parce que (cause), « Tera ra » : mais (opposition). « No reira » : c’est pourquoi, donc (conséquence). On peut aussi trouver « area » : mais, quant à etc…
SÉANCE 3
Activité dominante : lecture.
Objectif : - Etudier un texte poétique du même auteur qui traduit une idée voisine sur le mode de la nostalgie. - Etudier la critique des mauvais aspects de la modernité par le biais du poème.
E aha te tautai ? ( Quelle pêche?) de Henri Hiro. (Extrait)
Quand vient le soir nommé Raau Muri1 et que la lune favorise la ponte îihi le rouget sort et se rassemble en bancs la pêche se fera au filet et l'embouchure de celui-ci sera tournée vers le récif. Eh oui, c'est la pêche au filet et le poisson c'est îihi le rouget. C'est une histoire du temps passé mais à qui peut-on la raconter aujourd'hui? Quelle est la génération qui en aurait besoin? Autrefois, on aurait sûrement attrapé de ce poisson îihi. Aujourd'hui on ne rapporterait sur la table que des algues. La génération actuelle traîne dans son ignorance. Génération du crayon de bois qui ne cherche qu'à faire valoir son nom. Mais frapper la mer pour que îihi entre dans le filet, elle en crèverait d'épilepsie. Elle s'est détournée de la pêche, elle a tourné son filet vers le vide pour ne recevoir que le poisson venu d’ailleurs. […]
1 « Rāau-Muri » : nom d'une des différentes lunes.
Texte originel en tahitien (graphie de Turo Raapoto) Partie étudiée en français et suite.
E Aha te tautai ?
I te pō ia Rāau –Muri I te mārama ueueraa huero ra, E horo ra te îihi. E ûpeà te tautai, E fāriu rāi te àuvaha tētē i nià. E îihi te ià horo.
E parau no te tau i mua ra, E parau rā i te hea uì ? E ui te hea tau ? I te tau i mua ra, Ua roaa te îihi. I teie tau, ua àmu i te rimu. Tei muri i te mau muri, Te uì o teie tau. Te uì pēni-tara, Ia raa te iòa, O te tautoo ia. Areà te pāpai ia ū te îihi ite ûpeà, e tupuhia ia i te hōpii. Ua fāriu ê i te tautai, ua fāriu i te àuvaha i nià aè i te tētē e faaî i te ìa no te ara.[…]
Partie du poème non étudiée en français.
[ Ua ahaaha, ua tīòo I te rave a te hii. Ua teòteò i ta vērā haa, Ua unuhi i te mana o te tārā, ua mama te àuvaha ôpū, Ua tō te āiha ei fārii i te hotu pāinu. Ta òe tautaie te hui tupuna, ua tupuhia i te ìna. E aha ta òe tautai ia mātou nei ? Mātou ua haaàtihia I te ûpeà tāià moni. Ia horo mātou i to mātou hororaa nā te avaava moèmoè ra, tāpaehia rā te tētē i te vāhi tīpaìraa ra ! Nā vai i parau : « I te pō ia Rāau-muri, E pō ià ore ! » A hiò na i te tai, ua àuhune ! Tei te òehā o ta òe ûpeà E ta òe na mau raveraa, ua fārii nā hinaì, ua fārii te pūtē.
Rāau-muri e, Eiaha e ôrai tià i muri ! A too to rāau, haere i mua ! ]
Le texte est lu et l’opposition entre passé et présent est repérée. Même si les temps des 7 premiers vers sont le présent et le futur de l’indicatif, mode du fait réel, les vers 8 et 9 et le conditionnel de supposition du vers 10 contredisent ce côté réel. Au vers 18 « mais » marque l’opposition « Autrefois »-vers11- (« I te tau i mua ra ») s’oppose à « Aujourd’hui »-vers13- (« I teie tau »). Et la pêche n’est qu’une supposition puisque les verbe « aurait attrapé » (vers 11) et « rapporterait » (vers 13) sont au conditionnel passé et présent. Et le « on » indique bien qu’il s’agit du groupe, de toute une génération. La génération actuelle est stigmatisée par l’emploi du présent de vérité générale -vers 15 à 17 : « ignorance », « faire valoir son nom ». Au mot « récif » (vers 5) s’oppose aussi le mot « vide » (vers 22). Il s’agit bien d’un poème dans lequel Henri Hiro oppose le passé et le présent pour essayer de convaincre les jeunes générations de retrouver la pêche qui les faisait vivre. Dans la partie non étudiée en français il dénonce d’ailleurs le culte de l’argent qui s’oppose à l’abondance naturelle offerte par l’océan. L’antithèse est très employée dans ce poème de façon nette, non allusive.
Travail entre deux séances : apprendre par cœur le texte de Henri Hiro Quelle pêche ? en français. le texte bien sûr pourra être étudié en cours de tahitien si les élèves en font en LV2.
SÉANCE 4
Activité dominante : oral
Objectifs : - Bien réciter. - S’approprier un texte important de la littérature polynésienne.
Récitation du texte.
SÉANCE 5
Activité dominante : lecture
Objectifs : - Etudier une fable polynésienne. - Trouver une morale implicite.
Le Fare Louise Peltzer, 1985, adaptation en langue française, par l'auteur du poème tahitien Te fare .
« Ton voisinage n'est, certes pas, un avantage Ta robe en dentelle, les cheveux embroussaillés1, Tes yeux grands ouverts et tes cils démesurés Me déplaisent. » : Ainsi parlait, dans son langage, La maisonnette à sa petite soeur le fare2. « Je te reconnais, il est vrai, un certain charme, Pas la beauté. Vois ma chevelure ondulée, Mes soupirants3 vont, viennent, » pérorera4 la coquette « Admirant mon confort et ma solidité. »
« Ma mère m'a faite ainsi, » s'excusa la pauvrette. « Pouvais-je refuser mes jambes d'échassiers5? » Pour faire taire les donzelles6, le vent se mit à souffler. Sûre de sa robustesse, la pimbêche7 fit la fière. Brise légère, bel alizé8, es-tu fatigué? »
Le fare ferma les yeux, craignant la colère. Sa robe est une misère, le vent passe au travers. La maisonnette moins fière, craint pour sa crinière. Le lagon, honteusement, pénètre chez la belle Dont les bouclettes soulevées tentent de s'échapper. La bourrasque, enchantée, s'amuse de plus belle. En un instant, la maison fut décapitée. Le fare, avec tendresse, dit à sa soeur, Montrant ainsi son grand coeur, Ne crains-tu de t'enrhumer?
Du fabliau9, la morale est-elle nécessaire Comme pour la maisonnette, de leçon n'a que faire. Je vous crois assez malins Pour deviner mon dessein.
1 « Embroussaillés »: qui ont l'aspect de broussailles hirsutes 2 « Fare »: nom tahitien de la maison, les noms en tahitien n'ont pas de genre (l’article « te » = le ou la ) donc « le fare » est tout de même une jeune fille ! 3 « Soupirants »: amoureux 4 « Pérorer »: discourir longuement et avec suffisance. 5 « Echassiers »: oiseaux aux longues pattes (comme des échasses). 6 « Les donzelles » : mot familier désignant des jeunes filles prétentieuses. 7 « La pimbêche » : terme péjoratif : femme prétentieuse, chipie. 8 « Alizé » : vent doux qui apporte un peu de fraîcheur. 9 « Fabliau »: ici “petite fable”.
Après lecture du texte, les élèves doivent trouver de quel type de texte il s’agit (une fable appartenant au genre poétique). La traduction a reconstitué des rimes par contre le compte des syllabes classique n’est pas respecté. Les personnages ne sont ni des animaux, ni des humains mais des habitations personnifiées (à définir). Il est intéressant de demander aux élèves de noter au brouillon les nombreuses appositions et les périphrases désignant les deux habitations : « sa petite sœur », « la coquette », « la pauvrette », « les donzelles », « la pimbêche ». Comme souvent chez La Fontaine, les personnages sont caractérisés. Il doivent aussi déduire du récit quel est ce fameux « dessein» (mot à redéfinir et à bien distinguer de son homophone) de l’auteur. Même si « la morale n’est pas nécessaire », il est intéressant de l’imaginer. Il s’agit bien sûr pour l’auteur de défendre l’habitat traditionnel, adapté au climat contre la maison « en dur » moderne confortable et en apparence plus solide mais qui sera détruite ou du moins endommagée car leton reste léger avec l’allusion au « rhume ». Donc sous une apparence de légèreté : rivalité entre deux sœurs coquettes et un peu en conflit (même si le fare est pleine de compassion, incarnant ainsi une valeur typiquement polynésienne !) Louise Peltzer oppose des valeurs bien plus sérieuses. Le fare revendique sa filiation « ma mère m’a faite ainsi ». Et l’on sait que les maisons traditionnelles sont faites avec des matériaux naturels. Donc sa mère c’est aussi la nature polynésienne, si riche, qui fournit aux humains tout ce qu’il faut. La morale implicite est donc explicitée. Il s’agit de défendre à travers l’habitat traditionnel une vie en accord avec la nature qui caractérise la Polynésie authentique. Il est intéressant d’étudier les degrés de l’adjectif qualificatif : comparatif d’égalité, de supériorité, d’infériorité. Dans le texte on trouve dans la strophe 3 « la maisonnette moins fière » : le que n’est pas exprimé car elle n’est comparée qu’à elle-même (moins fière qu’avant). Rappel sur « aussi grand que », « plus grand que », « moins grand que » etc…
En tahitien « mai » peut exprimer le comparatif d’égalité, bien qu’on puisse le traduire parfois par le mot « comme » : E mea hāviti ‘ona mai tō na metua tāne : mot à mot c’est quelque chose de beau lui comme son père. Il est aussi beau que son père. On peut employer aussi d’autres tournure comme « Ua ‘aifaito …i » (c’est égal… à ), la tournure « Hō’ē a…e » : (c’est tout un : « hō’ē « = un) ou « E au …i » (c’est pareil… à ) mais en tahitien le mot sur le lequel porte la comparaison sera plus perçu comme un nom : ex : « E au tō te tamaiti ‘aravihi i tō te metua tāne : mot à mot c’est pareil pour le fils l’habileté (‘aravihi sans article devant) que pour le père. En bon français : le fils est aussi habile que son père. La supériorité ou l’infériorité s’exprimeront par E mea rahi (ou iti) a’e…i (« rahi » : supériorité, « iti » : infériorité) « E mea rahi a’e tā’u fare i tā’oe fare: mon fare est plus grand que le tien. On peut aussi supprimer le « mea »et le « a’e » : E iti tō’u ‘ite i tō’oe : mon savoir est plus petit que le tien. Le comparatif peut aussi bien s’appliquer au nom pour dire : J’ai moins d’argent que toi on dira « E mea iti ae tā’u moni i tā’oe : mot à mot c’est plus petit mon argent que le tien. La notion de nature de mot est bien plus souple en tahitien qu’en français et donc les mêmes tournures peuvent servir pour différentes natures de mot.
SÉANCE 6
Activité dominante : expression écrite
Objectifs : - Faire une réécriture d’un texte étudié dans un autre genre littéraire. - Travailler à l’écrit l’argumentation en employant arguments et connecteurs logiques.
Rédaction : Transformez la fable de Louise Peltzer en dialogue de théâtre entre deux personnages (le Fare et la Maisonnette). Les didascalies exprimeront les événements extérieurs. Chacune d’entre elles argumentera pour défendre son identité. Attention il est interdit de recopier le texte. Formulez avec vos propres mots et en utilisant quelques connecteurs logiques ce que vous avez compris des pensées de chacune. Vous emploierez au moins un comparatif de supériorité et un d’infériorité ou d’égalité. Vous pouvez ou non exprimer à votre façon une morale (une ou deux auront déjà été proposées à la séance précédente.)
SÉANCE 7
Activité dominante : oral
Objectifs : - Faire apprécier les textes des élèves. - Les faire jouer une courte scène de théâtre.
Les textes sont lus et quelques-uns joués par trois élèves ( deux pour les personnages, un pour les didascalies qui ici ne peuvent être jouées à moins d’installer une soufflerie qui imite la tempête !)
SÉANCE 8
Activité dominante : lecture
Objectifs : - Etudier un extrait de roman qui pose un problème qui mérite un débat. - Montrer que le débat peut être intérieur puisque Tava’e se demande s’il doit au non manger la tortue.
Extrait de Si loin du monde de Tava’e (2003) page 123 à 125.
Le Seigneur dut s'amuser de ma colère subite contre mes cheveux, car, dans les jours suivants, il me fit signe à deux reprises sur le ton de la plaisanterie. Un matin, comme je me penchais par-dessus bord en me demandant quel poisson me conviendrait le mieux, j'eus la surprise de découvrir une tortue nageant là, tranquillement, tout contre ma coque. Nos dieux d'autrefois vénéraient les tortues, et une conversation me revint entre Ruatupua, qui voulait mettre de l'ordre dans la création il y a longtemps de cela, et Tāne, le dieu de la Beauté : - Ô Tane, demandait le premier, quels sont les poissons qui nageront au large dans les grandes profondeurs et se reposeront sur la crête des vagues? Et quel est le poisson qui pondra ses oeufs dans le sable de la plage? - Ô Ruatupua, répondait le second, la baleine, le requin, la tortue et le phoque, et beaucoup d'autres poissons nageront au large dans les grandes profondeurs et se reposeront sur la crête des vagues. Et la tortue pondra ses oeufs dans le sable de la plage. Je me rappelais cette histoire que racontaient les vieux des Tuamotu et je la dis tout haut, comme on fredonne une rengaine. Puis je demandai au Seigneur de me pardonner: “Je sais bien qu'il n'y a que toi, lui dis-je, et que tous ces dieux dont on se récite les exploits n'ont jamais existé que dans nos cerveaux enflammés.” Et je le remerciai pour cette tortue. Dans l'ancien temps, aux Tuamotu justement, les hommes n'avaient pas le droit de manger les tortues, ils les conservaient pour les dieux à qui ils les offraient en sacrifice au cours de longues cérémonies pleines de chants et de prières. Et voilà que le Seigneur m'en offrait une ! “Je crois que tu te moques gentiment de moi, lui dis-je encore. Tu m'as donné de l'eau, tu pensais que je serais content, mais au lieu de ça tu m'as entendu geindre que je n'avais que du poisson cru à manger; alors ce matin, tu m'envoies une tortue, comme si j'étais un dieu et toi un petit récitant servile et apeuré.” La tortue me faisait envie, mais elle était très grosse, bien trop grosse pour moi tout seul. “Il faudrait qu'on soit au moins trois pour te manger, lui expliquai-je. Je ne vais sûrement pas t'attraper, ça serait du gâchis.” Elle ne s'éloignait pas, cependant, elle avait l'air de se plaire dans la compagnie des petits qui nageaient tout à fait dessous. A la demi-journée, elle était encore là ; alors, je dis au Seigneur qu'elle ne me dérangeait pas, au contraire, mais que je n'avais pas l'intention de la tuer pour moi. “Ecoute, Seigneur, je vais en manger un petit morceau gros comme le pouce, et tout le reste va se perdre. Ne le prends pas mal, mais je préfère laisser nager cette tortue.” Ma prière dut être entendue parce que, au milieu de la nuit, je vis qu'elle avait disparu. […]
Après la lecture du texte il convient de demander aux élèves qui sont les interlocuteurs et quels sont les débats. Tava’e parle avec Dieu qui lui répond par des signes. On voit bien que deux questions se posent à Tava’e : a-t-il le droit, lui, chrétien fervent de faire référence aux dieux de ses ancêtres ? Doit-il pour lui tout seul manger cette tortue, que Dieu lui envoie presque comme un défi et une moquerie, selon lui. L’argumentation se fait à l’intérieur de l’esprit de Tava’e même s’il la traduit en paroles-prière à Dieu. La seule intervention de Dieu est l’envoi de la tortue. Il est intéressant de noter les arguments de Tava’e et de voir que jamais il ne se pose de vrai cas de conscience par rapport au fait que c’est un animal protégé. Il la respecte en tant qu’animal : il ne veut pas la tuer pour n’en manger qu’un peu mais pour lui le débat n’est pas de l’ordre de l’interdit légal. Il importe de repérer l’emploi des connecteurs logiques. Ils permettent de repérer les arguments que Tava’e donne à Dieu pour se justifier. Le récit de la discussion des anciens dieux sous forme de paroles rapportées directement forme une sorte de parenthèse. Tava’e luttait contre sa solitude en priant mais aussi en se racontant les récits mythiques qui le rattache à ses ancêtres. Dans le texte on voit bien que ce sont ses deux cultures : la culture religieuse et la culture ancestrale qui lui ont permis de survivre dans des conditions extrêmes. On peut faire au tableau une synthèse des arguments de Tava’e.
Travail entre deux séances : se documenter au CDI sur les espèces protégées en Polynésie et entre autre sur les tortues.
SÉANCE 9
Activité dominante : oral
Objectif : - Faire informer les élèves par leurs camarades et leurs propres recherches. - Les faire débattre sur un thème d’actualité concernant l’environnement et la nature en Polynésie.
*Exposé de deux élèves sur les tortues et les mesures de protection et de repeuplement les concernant en Polynésie française. * Débat sur le conflit entre la tradition relativement récente: manger des tortues et la nécessité de les protéger. (Le débat peut être étendu aux chiens…)
L’habitude de manger des chiens, surtout aux Tuamotu où la viande est rare, se dissipe un peu mais n’a pas totalement disparu de la Polynésie française. Voir les nouvelles de Chantal Kerdilès dans le recueil Chiens d’Atoll.
SÉANCE 10
Activité dominante : lecture
Objectifs : - Mettre les élèves en contact avec un texte polémique. - Définir : « polémique », « thèse », « antithèse » et « synthèse. » - Introduire un débat sur la danse polynésienne actuelle empreinte de tradition mais aussi en évolution.
ÉTUDE D’UN EXTRAIT D’INTERVIEW
Lorenzo Schmidt sur RFO (extrait de l'entretien) A l'occasion de leur tournée en France en 2004, Lorenzo Schmidt, auteur-compositeur-interprète et chorégraphe, des Grands Ballets de Tahiti, revient sur leur spectacle 'Ori.
Les Grands Ballets de Tahiti allient tradition et modernité. Dans la création d'un spectacle où est la part de tradition et où est la place de modernité?
Lorenzo Schmidt: Je crois qu'il ne faut pas dissocier la part de la tradition et la part de la modernité. Il suffit de voir les Polynésiens de nos jours. Nous sommes tous des mélanges. Et le spectacle que nous présentons reflète à 100% cette image que nous avons de la Polynésie d'aujourd'hui: un heureux mélange. Est-ce que nous sommes totalement Polynésiens, européanisés ou métissés? La question se pose aux Polynésiens. 'Ori est le reflet de ce métissage, de cette nouvelle génération de danseurs et de Polynésiens.
Quelles sont vos sources d'inspiration?
Lorenzo Schmidt: Nous nous inspirons de légendes pour certains tableaux du spectacle comme la danse du tambour. La légende raconte l'histoire d'une jeune princesse qui quitte l'île de Bora-Bora et qui échoue sur la plage de Huahine et qui est découverte par le fils d'une grande famille de l'île. Il y a aussi une grande part de récit, dicté par notre orateur Sem Manutahi, qui en début de spectacle va introduire une cérémonie de danse qui pouvait se pratiquer autrefois et qui s'est perdu aujourd'hui, le 'upa 'upa qui selon nous ne pouvait être qu'une invitation à la danse.[...]
Vous avez aussi introduit des sonorités électroniques dans votre spectacle?
Lorenzo Schmidt: Nous l'avions déjà fait avec Tabu afin de montrer que la nouvelle génération de Polynésiens se recherche d'abord à travers ses propres musiques puis dans les musiques traditionnelles. Donc beaucoup de “synthés” et d'éléments modernes.
Vos innovations ont suscité quelques critiques vous reprochant d'être trop éloignés de la tradition?
Lorenzo Schmidt: Certaines personnes nous jettent la pierre en nous disant “vous êtes trop modernes, on n'aime pas ce que vous faites.” Lorsque nous nous sommes présentés au Heiva en 1998 et en 1999, nous avons voulu respecter le règlement et nous impliquer à cent pour cent dans la culture que nous pensions être traditionnelle. A travers nos recherches, nous nous sommes aperçus que nous avions très peu d'éléments qui restituent les pas d'antan ou les cérémonies tels qu'ils se pratiquaient autrefois. Nous disposons seulement de quelques écrits de Teuira Henry, du capitaine Blight, de Wallis, de Cook ou d'autres missionnaires. Dans ces scènes absolument insoutenables. Par “insoutenables”, j'entends, par exemple, les cérémonies d'intronisation du roi, où les gens se retenaient de déféquer et d'uriner pour pouvoir le faire sur lui, de manière à le désacraliser. Je pose donc la question: jusqu'où doit-on remonter dans la tradition? Qu'est-ce que la tradition? Personne aujourd'hui ne peut prétendre faire de la danse 100% traditionnelle. Tout le monde se base sur des souvenirs, des bribes de mémoires rapportées par les parents, grands-parents et arrière grands-parents. Il n'y a vraiment rien de précis. A ceux qui ne savent pas observer le fond de ce que nous apportons aujourd'hui, je dis : « allez vous documenter », car je pense qu'il s'agit là avant tout, d'une marque d'ignorance de la part de ses gens. Pour Tabu, par exemple, nous avions utilisé des more (jupes en fibres végétales), arc-en-ciel. Il est évident que cela n'existait pas à l'époque. Cependant, les légendes racontent que les dieux surfaient sur l'arc-en-ciel pour descendre sur terre et se manifester lors des cérémonies. De même, on nous avait reproché de déguiser nos danseurs en Bob Marley car ils avaient des tresses à la place des feuilles de auti. En fait, ceux qui nous ont fait ces reproches, ignoraient qu'autrefois existait ce qu'on appelle le too, une forme de serre-tête entouré de fibres de coco tressées qu'on appelle le nape et dont chaque ramification représentait un lien, avec un clan ou une famille.
Le texte est distribué et lu. Les élèves repèrent le thème, la thèse de Lorenzo et ses différents arguments. Il est constaté que le journaliste reste neutre, comme c’est l’usage et se contente de poser des questions sans prendre parti lui-même. Cependant des adversaires de Lorenzo sont désignés de façon floue dans les questions et réponses. Il importe donc de voir quels sont les arguments des adversaires de Lorenzo et comment il arrive à citer leurs critiques et à les désamorcer pour finalement synthétiser sa pensée. Sous forme d’un tableau chronologique au brouillon il est intéressant de noter les arguments des adversaires de Lorenzo (l’antithèse), en face dans une autre colonne les thèses de Lorenzo. Puis en bas la synthèse (brillante) qu’il effectue. Ce texte devient donc très vite assez polémique (à définir) par le biais du journaliste qui traduit les critiques des adversaires. Lorenzo tient entre autre à montrer qu’il connaît peut-être mieux ce qui reste en Polynésie de la tradition que ceux qui s’en réclament le plus.
Il faut rappeler la tradition des cordelettes à nœuds qui servaient aux Haere pō (prêtres récitants dans l’ancienne Polynésie) à réciter les généalogies sans se tromper. Une erreur dans la récitation d’une généalogie pouvait être très grave (puni de mort par certains Ari’i (chef plus que roi) car la généalogie était la preuve de la possession des terres. Dans la légende de Maui, son père s’est trompé en récitant la généalogie et craint que ce ne soit de mauvais augure pour son fils et effectivement Maui ne pourra pas vaincre la mort « Hine-i-te-pō » à cause du chant du petit oiseau ‘uriri mais aussi à cause de cette malédiction créée par l’oubli d’un nom dans la généalogie.
SÉANCE 11
Activité dominantes : oral et maîtrise de la langue.
Objectifs : - Faire débattre les élèves, l’un jouant le rôle d’un journaliste neutre, deux autres celui de deux protagonistes. - Leur faire employer des connecteurs logiques, des questions oratoires et des exemples pertinents. - Faire prendre des notes par le reste de la classe qui à la fois évaluera avec une grille d’évaluation et ensuite proposera dans une reprise d’autres arguments.
Thème du débat : contemporain et polynésien, différent de la danse bien sûr : exemple : Alimentation traditionnelle et moderne, sports traditionnels et modernes, médecine traditionnelle et médecine moderne etc… SÉANCE 12
Activité dominante : expression écrite.
Évaluation sommative.
Distribuer aux élèves une image puis leur proposer de rédiger un texte
Sujet : Examiner cette photographie. Dans une première partie vous direz quels sont les arguments explicites et implicites des auteurs de cette publicité. Puis vous imaginerez un débat entre deux amis (es) qui voient cette image et sont en désaccord sur le message qu’elle véhicule. L’un des deux défendra les moyens de transports les plus rapides et les plus modernes. L’autre montrera leurs aspects négatifs et défendra la marche, le vélo etc…Ce sujet ne s’applique pas qu’à la vie en Polynésie mais à une vision mondiale du problème. Vous utiliserez arguments, exemples, connecteurs logiques et tout ce qui favorise l’argumentation à votre choix (questions oratoires, litotes, exclamations etc …)
Date de création : 25/05/2008 - 22:13
Dernière modification : 05/07/2008 - 15:39
Catégorie : Séquences de 3ème
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