Il y a
longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Chapelle voulurent
bâtir une église. Ils se cotisèrent et l'on
commença. On creusa les fondements, on éleva les
murailles, on ébaucha la charpente, et pendant six mois ce
fut un tapage assourdissant de scies, de marteaux et de
cognées. Au bout de six mois, l'argent manqua. On fit appel aux pèlerins,
on mit un bassin d'étain à la porte de
l'église ; mais à peine s'il y tomba quelques
targes et quelques liards à la croix. Que faire ? Le
Sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. Les
ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et la ronce, et le
lierre et toutes les insolentes plantes des ruines s'emparaient
déjà des pierres neuves de l'édifice
abandonné. Fallait-il donc laisser là
l'église ? Le magnifique Sénat des bourgmestres
était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un
étranger, un inconnu, de haute taille et de belle
mine.
- Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question ? Vous êtes
tout effarés. Votre église vous tient au cœur
? Vous ne savez pas comment la finir ? On dit que c’est
l’argent qui vous manque ?
- Passant, dit le Sénat, allez-vous en au diable. Il nous
faudrait un million d’or.
- Le voici, dit le gentilhomme : et, ouvrant une fenêtre,
il montre aux bourgmestres un grand chariot arrêté
sur la place à la porte de la maison de ville. Ce chariot
était attelé de dix jougs de bœufs et
gardé par vingt nègres d'Afrique armés
jusqu'aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au hasard
un des sacs dont le chariot était chargé, puis tous
deux remontent, l'étranger et le bourgeois. On vida la
sacoche devant le Sénat : elle était en effet
pleine d'or.
Le Sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à
l'étranger :
- Qui êtes-vous, Monseigneur ?
- Mes chers manants, je suis celui qui a de l'argent. Que
voulez-vous de plus ? J'habite dans la Forêt-Noire,
près du lac de Wildsee, non loin des ruines de
Heidenstadt, la ville des païens. Je possède des
mines d'or et d'argent, et la nuit je remue avec mes mains des
fouillis d'escarboucles. Mais j'ai des goûts simples, je
m'ennuie, je suis un être mélancolique, je passe mes
journées à voir jouer sous la transparence du lac
le tourniquet et le triton d'eau, et à regarder pousser
parmi les roches le polygonum amphibium. Sur ce, trêve aux
questions et aux billevesées. J'ai débouclé
ma ceinture, profitez-en. Voilà votre million d'or. En
voulez-vous ?
- Pardieu, oui ! dit le Sénat. Nous finirons notre
église.
- Eh bien, prenez mais à une condition.
- Laquelle, Monseigneur ?
- Finissez votre église, bourgeois ; prenez toute cette
mitraille ; mais promettez-moi en échange la
première âme quelconque qui entrera dans votre
église et qui en franchira la porte le jour où les
cloches et les carillons en sonneront la dédicace.
- Vous êtes le diable ? cria le Sénat.
- Vous êtes des imbéciles, répondit
Urian.
Les bourgmestres commencèrent par des soubresauts, des
frayeurs et des signes de croix. Mais comme Urian était
bon diable, et riait à se tordre les côtes en
faisant sonner son or tout neuf, ils se rassurèrent et
l'on négocia. Le diable a de l'esprit. C'est à
cause de cela qu'il est le diable.
- Après tout, disait-il, c'est moi qui perds au
marché. Vous aurez votre million et votre église.
Moi, je n'aurai qu'une âme. Et
quelle âme, s'il vous plaît ? La première
venue. Une âme de hasard. Quelque mauvais drôle
d'hypocrite qui jouera la dévotion et qui voudra, par faux
zèle, entrer le premier. Bourgeois mes amis, votre
église s'annonce bien. L'épure me plaît.
L'édifice sera beau, je crois. Je vois avec plaisir que
votre architecte préfère à la
trompe-sous-le-coin la trompe de Montpellier. Je ne hais pas
cette voûte en pendentif, à plan berlong et à
coupes rondes; mais j’aurais préféré
pourtant une voûte d'arête, biaise et
également berlongue. J'approuve qu'il ait fait là
une porte en tour ronde, mais je ne sais s'il a bien
ménagé l'épaisseur du parpaing. - Comment se
nomme votre architecte, manants ? Dites-lui de ma part que, pour
bien faire la tête d'une porte en tour creuse, il est
nécessaire qu'il y ait quatre panneaux : deux de lit et un
de doyle par-dessus ; le quatrième se met sur l'extrados.
C'est égal. Voilà une descente de cave à
trompe-en-canonnière qui est d'un fort bon style et
parfaitement ajustée. Ce serait dommage d'en rester
là. Il faut mettre à fin cette église.
Allons, mes compères, le million pour vous, l'âme
pour moi. Est-ce dit ? Ainsi parlait le gentilhomme Urian.
- Après tout, pensèrent les bourgeois, nous sommes
bien heureux qu'il se contente d'une âme. Il pourrait bien,
s'il regardait d'un peu près, les prendre toutes dans
cette ville.
Le marché fut conclu, le million fut encaissé.
Urian disparut dans une trappe d'où sortit une petite
flamme bleue, comme il convient, et, deux ans après,
l'église était bâtie.
Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré
de ne conter la chose à personne, et il va sans dire que
chacun d'eux, le soir même, avait conté la chose
à sa femme. Ceci est une loi : une loi que les
sénateurs n’ont pas faite, mais qu'ils observent. Si
bien que, lorsque l'église fut terminée, comme
toute la ville, grâce aux femmes
des sénateurs, savait le secret du Sénat, personne
ne voulut entrer dans l'église.
Nouvel embarras, non moins grand que le premier.
L’église est bâtie,
mais
nul n'y veut mettre le pied ; l'église est achevée,
mais elle est vide. Or, à quoi bon une église vide ? Le Sénat
s'assemble. Il n'invente rien.
On appelle l'évêque de Tongres. Il ne trouve rien.
On appelle les chanoines du chapitre. Ils n'imaginent rien. On
appelle les moines du couvent.
- Pardieu dit un moine, il faut
convenir, Messeigneurs, que vous vous empêchez de peu de
chose. Vous devez à Urian
la première âme qui passera par la porte de
l'église. Mais il n'a pas stipulé de quelle
espèce serait cette âme. Urian n'est qu'un sot, je
vous le dis. Messeigneurs, après une longue battue, on a
pris vivant ce matin dans la vallée de Borcette un loup. Faites entrer ce loup dans
l'église. Il faudra bien qu'Urian s'en contente. Ce n'est
qu'une âme de loup, mais c'est une âme
quelconque.
- Bravo, dit le Sénat. Voilà un moine d'esprit.
Le lendemain, dès l'aube, les cloches
sonnèrent.
- Quoi dirent les bourgeois, c'est aujourd'hui la dédicace
de l'église ! mais qui donc osera y entrer le premier ? Ce
ne sera pas moi.
- Ni moi.
- Ni moi.
- Ni moi.
Ils accoururent en foule. Le Sénat et le chapitre
étaient devant le portail. Tout à coup on
amène le loup dans une cage, et à un signal
donné on ouvre à la fois les portes de la cage et
les portes de l'église. Le loup, effrayé par la
foule, voit l'église déserte et s'y enfonce. Urian attendait, la gueule ouverte et les
yeux voluptueusement fermés. Jugez de sa rage quand il
sentit qu'il avalait un loup.
Il poussa un
mugissement effrayant et vola quelque temps sous les hautes
arches de l'église avec le bruit d'une tempête.
Puis il sortit enfin éperdu de colère, et en sortant il donna dans la
grande porte d'airain un si furieux coup
de pied, qu'elle se fendit du haut en bas. On montre encore cette
fente aujourd'hui.
C'est pour cela, ajoutent les bonnes vieilles, qu'à
gauche de la porte de l'église on a placé la statue
du loup en bronze, et à droite une pomme de pin qui figure
sa pauvre âme si stupidement
mâchée par Urian.
Victor HUGO, Le Rhin, 1842