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Ce matin je me suis éveillé après avoir fait
« ce rêve étrange et
pénétrant »2. J’avais été
visité par le Maître d’Aix qui me
présentait « les joueurs de
cartes ».
« Jusque là me direz-vous, rien de bien
étrange, ni de pénétrant, d’ailleurs.
Rêver d’un tableau quand on est soi-même
peintre ... Somme toute, relativement banal ».
Un peu, tout de même, si ; je vous répondrai ceci.
« L’un des joueurs, celui de gauche a le profil
de Gauguin, l’autre à droite, celui de Picasso. Ils
sont là, hors du temps, assis face à face, unis,
rigides dans la position que le peintre leur a
conférée. Il ne se regardent pas, ne se voient pas,
tout à leur jeu, leur partition. Pourtant ils sont
ensemble, silencieux, pétrifiés par la conscience
d’accomplir leur destinée, celle que Cézanne
leur a assignée ».
Passer un signe, renouveler le sens, créer un nouveau
signifiant - signifié.
À l’un, Gauguin, la couleur des symboles, la
géométrie tribale, les aplats, l’Egypte, le
primitif, l’Amérique Latine, l’Inde et
… la Polynésie, la perspective verticale des
Maîtres de l’Estampe japonaise, le XIX°
siècle finissant ; à l’autre, Picasso, sa
touche morcelée, fragmentée, préfiguratrice
du cubisme analytique et synthétique, la distorsion des
corps, la couleur dissociée de la forme, l’Afrique
et ses masques, la perspective niée, le XX°
siècle naissant. Une nouvelle destinée humaine
...
Ils sont là réunis, tels deux branches issues
d’un même tronc, rameaux qui ne peuvent se
rencontrer. Seul un jeu, la géométrie et la
symbolique des couleurs seraient le trait d’union, la
sève montée des mêmes racines. Avant
l’explosion. L’automne finissant, le printemps
déjà envisagé.
« Êtes-vous sûr que ce
n’était pas plutôt Gauguin et Van Gogh que
vous avez aperçus dans votre rêve ?
N’auriez-vous pas confondu ?
– Que non ! Ces deux-là n’auraient jamais pu
jouer ensemble. Leur art est trop proche. Quoique ! Et surtout
leurs spiritualités sont radicalement opposées,
incompatibles, antithétiques. Je ne pense pas que,
même en Arles, ils ne se soient jamais rencontrés,
fût ce dans un café, une chambre. Van Gogh peint
l’homme-pécheur, le paysage-péché,
avec la foi dans un paradis avenir, promis, ailleurs, demain,
mérité par l’ART-MISSION.
Gauguin, lui, quête l’Eden retrouvé,
réinventé, originel, d’avant le
péché et la civilisation. La terre promise ici sur
terre, la Nouvelle Cythère l’ART-REMISSION.
Non décidément ils n’auraient jamais pu jouer
la même partition. C’est bien Picasso qui
était face à Gauguin, dans mon
rêve ».
Picasso et Gauguin ? C’est jouable ? Si je peux
m’exprimer ainsi : Oui ! car ils ont ceci en commun :
d’être des passeurs de civilisations,
retrouvées, ou recréées. Dans un même
syncrétisme, ils relient, avec des expressions plastiques
différentes, autres, l’espace et le temps. A la
genèse des civilisations, aux confins des ethnies, ils
s’approprient les symboles, les
réinterprétant pour les « lancer » aux
artistes d’après : écrivains, poètes,
musiciens, peintres, sculpteurs ou cinéastes, par leurs
tableaux, leurs sculptures, gravures, estampes. Enfin leur
œuvre entière. Ils nous ont transmis le signe. Pour
nous ils l’ont re-crié, donné à voir,
à continuer, à perpétuer.
L’Histoire de l’Art ne s’y est pas
trompée, même si le temps paraît long à
l’artiste. Pour elle, ils sont des visionnaires, bref des
créateurs. L’un immédiatement, l’autre
avec la décantation du temps qui passe.
Et pourtant les deux branches ne pouvaient qu’être
séparées. Mon rêve ainsi finit, « la
partie de cartes » s’achève. Ils quittent
« le café Cézanne » et
partent vers leurs destinées. La fin d’un monde, des
mythes, le 8 mai 1903. La naissance d’un autre que le mal
nommé « fossoyeur de l’Art » va enfanter
: le XX° siècle et sa terrible réalité
pouvait commencer.
Ainsi j’avais fait un rêve ; monde étrange,
onirique où le temps et l’espace n’existent
pas. Instinct reptilien ? Instant primitif ?
Mais qu’est-ce donc qui les séparera à tout
jamais après cette initiatique partie de cartes
Cézannienne ?
Il ne faut pas chercher dans le temps, leurs biographies le
prouvent, mais dans leur interprétation de l’Espace,
dans la mission-symbole du peintre et dans l’acte de
création lui-même qu’il leur a
confié.
Gauguin cherchera toute sa vie l’Utopia ! A Paris, en
province, en Provence - l’Orient imaginé - en
Martinique, à Tahiti et enfin aux Marquises. Il veut
l’Eden, le mythe réincarné, le paradis
terrestre retrouvé où l’artiste,
dégagé de la tare originelle, est un
démiurge. Sisyphe ou Phœnix ? Telle est la
question.
Toujours plus loin, il l’a cherché jusque sur ce
bout de basalte noir marquisien perdu au fond de
l’Océan Pacifique. L’a-t-il réellement
trouvé ? Voire simplement approché, aperçu
… Brel mieux que l’historien a la réponse,
dans « l’Homme de la Mancha »
« Rêver un impossible rêve … pour
atteindre l’inaccessible étoile ». Avec
Gauguin, les utopistes prenaient fin, leur ère aussi. La
relativité einsteinienne pouvait naître.
Picasso « l’accoucheur
» la mettra au monde. Lui donnera son nom :
ABSTRAIT
Et Picasso « surfera » sur ce
siècle. De tout, de tous il tire parti, prendra parti. Il
traversera, modèlera, inventera. Enfin ... passera.
Ce matin tout est rentré dans l’ordre universel du
temps. Cézanne est à sa montagne Sainte-Victoire,
Gauguin à Atuona, Picasso en
« Californie ». A chacun son espace, sa
création. Sa mission.
Et moi je suis là. Seul un as de pique traîne encore
sur ma table de nuit me rappelant mon rêve
passé.

1~Cézanne : huile sur toile
1890.
2~Verlaine : Poèmes Saturniens 1866.
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