Les joueurs de cartes1 retour à l'accueil  

Texte de Patrick Doigneaux :



[extrait d'un ouvrage à paraître pour le centenaire de la mort de Paul Gauguin, en mai 2003.]

Cézanne


Ce matin je me suis éveillé après avoir fait « ce rêve étrange et pénétrant »2. J’avais été visité par le Maître d’Aix qui me présentait « les joueurs de cartes ».
« Jusque là me direz-vous, rien de bien étrange, ni de pénétrant, d’ailleurs. Rêver d’un tableau quand on est soi-même peintre ... Somme toute, relativement banal ».
Un peu, tout de même, si ; je vous répondrai ceci. « L’un des joueurs, celui de gauche a le profil de Gauguin, l’autre à droite, celui de Picasso. Ils sont là, hors du temps, assis face à face, unis, rigides dans la position que le peintre leur a conférée. Il ne se regardent pas, ne se voient pas, tout à leur jeu, leur partition. Pourtant ils sont ensemble, silencieux, pétrifiés par la conscience d’accomplir leur destinée, celle que Cézanne leur a assignée ».
Passer un signe, renouveler le sens, créer un nouveau signifiant - signifié.
À l’un, Gauguin, la couleur des symboles, la géométrie tribale, les aplats, l’Egypte, le primitif, l’Amérique Latine, l’Inde et … la Polynésie, la perspective verticale des Maîtres de l’Estampe japonaise, le XIX° siècle finissant ; à l’autre, Picasso, sa touche morcelée, fragmentée, préfiguratrice du cubisme analytique et synthétique, la distorsion des corps, la couleur dissociée de la forme, l’Afrique et ses masques, la perspective niée, le XX° siècle naissant. Une nouvelle destinée humaine ...
Ils sont là réunis, tels deux branches issues d’un même tronc, rameaux qui ne peuvent se rencontrer. Seul un jeu, la géométrie et la symbolique des couleurs seraient le trait d’union, la sève montée des mêmes racines. Avant l’explosion. L’automne finissant, le printemps déjà envisagé.

« Êtes-vous sûr que ce n’était pas plutôt Gauguin et Van Gogh que vous avez aperçus dans votre rêve ? N’auriez-vous pas confondu ?
– Que non ! Ces deux-là n’auraient jamais pu jouer ensemble. Leur art est trop proche. Quoique ! Et surtout leurs spiritualités sont radicalement opposées, incompatibles, antithétiques. Je ne pense pas que, même en Arles, ils ne se soient jamais rencontrés, fût ce dans un café, une chambre. Van Gogh peint l’homme-pécheur, le paysage-péché, avec la foi dans un paradis avenir, promis, ailleurs, demain, mérité par l’ART-MISSION.
Gauguin, lui, quête l’Eden retrouvé, réinventé, originel, d’avant le péché et la civilisation. La terre promise ici sur terre, la Nouvelle Cythère l’ART-REMISSION.
Non décidément ils n’auraient jamais pu jouer la même partition. C’est bien Picasso qui était face à Gauguin, dans mon rêve ».

Picasso et Gauguin ? C’est jouable ? Si je peux m’exprimer ainsi : Oui ! car ils ont ceci en commun : d’être des passeurs de civilisations, retrouvées, ou recréées. Dans un même syncrétisme, ils relient, avec des expressions plastiques différentes, autres, l’espace et le temps. A la genèse des civilisations, aux confins des ethnies, ils s’approprient les symboles, les réinterprétant pour les « lancer » aux artistes d’après : écrivains, poètes, musiciens, peintres, sculpteurs ou cinéastes, par leurs tableaux, leurs sculptures, gravures, estampes. Enfin leur œuvre entière. Ils nous ont transmis le signe. Pour nous ils l’ont re-crié, donné à voir, à continuer, à perpétuer.

L’Histoire de l’Art ne s’y est pas trompée, même si le temps paraît long à l’artiste. Pour elle, ils sont des visionnaires, bref des créateurs. L’un immédiatement, l’autre avec la décantation du temps qui passe.

Et pourtant les deux branches ne pouvaient qu’être séparées. Mon rêve ainsi finit, « la partie de cartes » s’achève. Ils quittent « le café Cézanne » et partent vers leurs destinées. La fin d’un monde, des mythes, le 8 mai 1903. La naissance d’un autre que le mal nommé « fossoyeur de l’Art » va enfanter : le XX° siècle et sa terrible réalité pouvait commencer.
Ainsi j’avais fait un rêve ; monde étrange, onirique où le temps et l’espace n’existent pas. Instinct reptilien ? Instant primitif ?
Mais qu’est-ce donc qui les séparera à tout jamais après cette initiatique partie de cartes Cézannienne ?

Il ne faut pas chercher dans le temps, leurs biographies le prouvent, mais dans leur interprétation de l’Espace, dans la mission-symbole du peintre et dans l’acte de création lui-même qu’il leur a confié.
Gauguin cherchera toute sa vie l’Utopia ! A Paris, en province, en Provence - l’Orient imaginé - en Martinique, à Tahiti et enfin aux Marquises. Il veut l’Eden, le mythe réincarné, le paradis terrestre retrouvé où l’artiste, dégagé de la tare originelle, est un démiurge. Sisyphe ou Phœnix ? Telle est la question.
Toujours plus loin, il l’a cherché jusque sur ce bout de basalte noir marquisien perdu au fond de l’Océan Pacifique. L’a-t-il réellement trouvé ? Voire simplement approché, aperçu … Brel mieux que l’historien a la réponse, dans « l’Homme de la Mancha » « Rêver un impossible rêve … pour atteindre l’inaccessible étoile ». Avec Gauguin, les utopistes prenaient fin, leur ère aussi. La relativité einsteinienne pouvait naître.
    Picasso « l’accoucheur » la mettra au monde. Lui donnera son nom :
                                      ABSTRAIT
Et Picasso « surfera » sur ce siècle. De tout, de tous il tire parti, prendra parti. Il traversera, modèlera, inventera. Enfin ... passera.


Ce matin tout est rentré dans l’ordre universel du temps. Cézanne est à sa montagne Sainte-Victoire, Gauguin à Atuona, Picasso en « Californie ». A chacun son espace, sa création. Sa mission.
Et moi je suis là. Seul un as de pique traîne encore sur ma table de nuit me rappelant mon rêve passé.

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1~Cézanne : huile sur toile 1890.
2~Verlaine : Poèmes Saturniens 1866.

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