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   Savoirs pour tous : la comparaison entre les langues   

Le Professeur Claude Delmas de la Sorbonne Nouvelle Paris III, responsable du groupe de recherches SESYLIA (sémantique et syntaxe en linguistique anglaise), invité par le Chargé de Missions à la Formation Continue de l’UPF, a présenté, dans le cadre de l’Université de tous les savoirs, une conférence le jeudi 12 avril sur le thème " la comparaison entre les langues".

Il s’agissait en l’occurrence de vérifier si une langue, ici l’anglais, grâce à la traduction, prise non pas en tant qu’exercice artistique, mais comme "outil de travail à la disposition du grammairien ", pouvait " révéler" quelques uns des " secrets " de son fonctionnement, d’où le titre qui s’inspire de la technique de la photographique. Comme les membres d’une même famille, les langues se ressemblent sur certains points mais divergent sur d’autres. Il est généralement facile de voir ce qui les réunit. Elles ont toutes, par exemple, des voyelles, sans que ces dernières soient toutes les mêmes. Chaque langue permet de dire quand un événement a lieu, a eu lieu, aura lieu, mais chacune a sa façon singulière de le faire. Chaque langue peut dire si un événement dure, ne dure pas, s’il est fini, ou ne l’est pas, mais chacune le fera de manière singulière. Chaque langue répond à des principes généraux, mais chaque réponse est tributaire de la culture, de l’histoire. C’est dans cette mesure que l’on peut dire aussi que toute langue, toute variété de langue, est une sorte de "musée " et à ce titre toute langue doit intéresser l’esprit curieux : il s’agit d’une partie du patrimoine humain. Par ailleurs, toute langue est à la fois un système souple évolutif, une manière de vivre la communication de l’expérience en fournissant des formes, les langues nous disent chacune comment tel groupe choisit de dire, de contredire, de se dédire, d’interdire, de prédire etc.


Il peut y avoir différentes raisons de comparer deux langues. On peut s’intéresser à des traductions écrites, rechercher les solutions les plus châtiées, promouvoir des textes de grande qualité, qui résistent au temps. On peut à l’inverse s’intéresser aux structures récurrentes mais éphémères, spontanées, orales, employées dans des conditions naturelles de dialogue, plus détendues, moins contraintes. Dans ce cas, il s’agit presque pour le linguiste de surprendre dans son fonctionnement dynamique le travail du cerveau, de traquer la pertinence qui règle à sa manière la communication de l’expérience de la vie de tous les jours. Cette seconde perspective est celle que C. Delmas, avec d’autres énonciativistes français, retient. Ainsi, la question posée, dans le cadre d’une comparaison entre l’anglais et le français, lors de la conférence, était-elle la suivante : « la comparaison de phrases plutôt spontanées permet-elle de révéler une partie plus intime du système de l’anglais ? ». Le point de départ de l’intervention concernait cette forme spécifique du verbe qui, en anglais, traditionnellement indique qu’un événement est perçu comme en train de se faire, de durer, sans être terminé, comme dans " it is raining " ("il pleut", " il est en train de pleuvoir "), par exemple. Lorsque l’on observe un grand nombre d’exemples, on peut avoir des surprises. Ce sens aspectuel de "durée inachevée", que l’on croyait unique, privilégié, ne correspond en fait qu’à une possibilité sur une douzaine de cas, peut-être même un peu plus. Ceci ne manque pas d’intriguer le chercheur. On voit qu’en certains cas, "en train de" ne suffit plus, on trouve des traductions inattendues telles que "je dois encore voir x", "il faut que je voie x", pour "I am seeing x ...", ou "x ne peut recevoir y", " x ne veut recevoir y", "pas question de recevoir y", pour la tournure " x is not seeing y". On aura parfois recours à des présentatifs comme "c’est x qui fait ceci ou cela...", «c’est que x fait ceci ou cela", " voilà que x fait ceci ou cela", ou des commentaires comme " ma parole, tu as bu " = « you have been drinking .. », " alors là je suis sérieux" = « I am being serious », etc. de même pour l’exemple "He is not entering my house any more", on pourra avoir « Pas question qu’il remette les pieds chez moi ! ». Parfois, la forme simple suffit, mais elle ne dit pas exactement la même chose que l’original anglais. Bien sûr, le contexte est à chaque fois important. Devant le grand nombre des emplois différents d¹une même forme, ici la forme [ be conjugué + verbe-ing] on comprend que le chercheur en langue soit intrigué. Cela révèle toute une série de problèmes aussi passionnants que difficiles. Il faudra expliquer d’abord au cas par cas, et, puis, voir si l’on a le droit de passer d’une des valeurs à l’autre, si l’on peut en réconcilier la diversité, si les différences ne cachent pas une unité profonde cachée ?


A l’issue de l’intervention, il apparaît que la comparaison montre ce que l’on peut attendre d’elle. Dans certaines limites, elle révèle une grande souplesse d’emploi, une démultiplication. On peut s’appuyer sur des traductions faibles " Attention, le train arrive " ou fortes "Attention, (il) y a le train qui arrive". On remarque qu’à l’oral ce sont les versions "lourdes" qui sont préférées telles que "il y a que…", "c’est que…", "il faut que…", etc. Bien entendu, ces versions lourdes ne sont pas interchangeables. Dans certains cas, on peut traduire " Thank you Mr D., I’m seeing one or two more applicants" par "Eh, bien je vous remercie M.D., je dois voir encore un ou deux autres candidats", mais la phrase "the train is coming" sera plutôt rendue par "il y a le train qui arrive"et non pas par "le train doit arriver". Un sujet animé humain, "je", dans notre exemple, peut contrôler son action, mais le train, quant à lui, n’est pas une personne et ne peut obéir à une contrainte, la traduction à l’aide du verbe devoir serait étonnante.


Claude Delmas en vient à attirer l’attention sur l’utilité de recourir à la comparaison de deux états d’une même langue. L’anglais n’a pas toujours connu les formes auxiliées. En vieil-anglais, époque où la personne est intégrée dans un lieu plus étroit, plus circonscrit une seule forme existe, la forme simple. De même, à l’époque, le prétérit simple condensait à lui seul le passé simple, le parfait, le plus-que-parfait. Il est intéressant de noter que les formes auxiliées de l’anglais moderne supposent un point de vue relatif, un repérage plutôt subjectif. C’est au moment où la subjectivité s’exprime plus fortement en art (recours à la perspective, prise en compte de l’ombre des personnages dans les tableaux, comme preuve de l’existence concrète de la personne), au moment où l’on éprouve le besoin de faire le point et de se repérer, de s’orienter dans l’univers qui a changé de dimension que les auxiliaires font leur émergence. Peut-être ne faut-il y voir qu’une coïncidence. Elle est cependant un peu troublante. Les systèmes qui offrent un nombre réduit de formes pour un même domaine condensent nécessairement un ensemble de relations sous-jacentes possibles en "Langue". La limite entre chaque relation est moins nette ou moins nettement exprimée : personne ne cherchait à égarer qui que ce soit. Simplement, à cette époque, le besoin d’expliciter des différences ne se faisait pas sentir. Ainsi, en vieil-anglais, pour le situationnel "il pleut", "hit raineth" point n’est besoin de subordonner la représentation d’un procès (ici la pluie) à un ego qui témoignerait ici et maintenant de son perçu. Le système moderne de l’anglais a changé et conduit le locuteur à rendre compte de deux choses a) l’existence de la pluie et b) la dépendance du procès par rapport à la situation. La situation est alors celle du procès, celle de l’observateur et celle de l’énonciation. qui est celle du procès mais également celle de l’observateur. Le vieil-anglais ne marque pas ce que l’anglais contemporain explicite.


Ce détour ramène Claude Delmas à la comparaison entre l’anglais moderne et le français. Si l’on prend en compte la tendance générale, la comparaison montre que le français a tendance à condenser les relations sur une forme là où l’anglais préfère un choix binaire. L’espagnol quant à lui propose un choix ternaire. Si la conjugaison des trois premières personnes reste phonétiquement la même au présent français, l’anglais oppose la "non personne" à l’aide de "-s", "he sings well", aux personnes énonciatives "I singø", "you singø". L’espagnol distingue trois « personnes », "canto", "cantas", "canta". On retrouve la même logique grammaticale avec les démonstratifs, tendance à l’unique en français, opposition binaire en anglais, "this", répérage autour le l’énonciateur, "that", repérage autour d’entités autres que l’énonciateur. L’espagnol continue de distinguer les trois « personnes » "este" (1 ère), "ese" (2 ème), "aquel" (3 ème). La tendance à enchevêtrer ou à condenser n’a pas pour projet d’induire le destinataire en erreur, au contraire, en bonne pragmatique, les indices fonctionnels sont motivés par le souci d’aider le coénonciateur. La condensation offre l’image d’une latitude coénonciative apparente, ce qui se donne comme une liberté coénonciative correspond à une déplétion, un sous-marquage, qui a pour conséquence un "brouillage" en "Langue", mais cette déplétion trouve une résolution en "discours". Si la "connivence coénonciative" peut en certains cas sembler justifier l’indétermination consécutive à la condensation, des exemples concrets montrent que cette hypothèse reste idéale et n’est pas toujours de rigueur. Soit cet exemple tiré des Mots de J.-P. Sartre : " Ma mère se dévouait pour nous tous. Quand j’y pense aujourd’hui, ce dévouement seul me semble vrai" On note la présence du déictique "ce", polyvalent du point de vue des repérages. La distanciation temporelle passée est "neutralisée" par le segment "quand j’y pense aujourd’hui". Par ailleurs, il s’agit d’autobiographie, le narrateur est le seul à pouvoir constituer l’origine narrative de ce souvenir, de plus, au moment de l’acte de parole, l’énonciateur propose une opération d’évaluation dont il a seul la paternité, à savoir " x semble vrai", et, enfin, face à son souvenir le narrateur se pose comme origine d’une subjectivité, cf. le pronom "me" dans "x me semble vrai". Nous avons ici une accumulation de paramètres qui ne sont dépendants que de l’énonciateur (cf. Sartre). On a un cas typique de dissociation, de rupture par rapport à des coénonciateurs potentiels. Le condensateur déictique "ce" ne peut donc renvoyer ici qu’à cette rupture énonciative : "je" est ici le seul a contrôler la stratégie. L’anglais dans ce cas est formel "this" sera seul sensible à l’ancrage énonciatif. Le flou de "ce" ne peut signaler une concorde coénonciative, en tous cas ici : " My mother devoted herself to us all. Today, when I think about it, this devotion alone strikes me as genuine”. Un "that" serait très douteux. Il faut reconnaître que dans cet exemple le français est moins explicite. S’agit de connivence ? On vient de voir que non. Cette hypothèse constituerait un contresens. En fait, la charge discursive et contextuelle est si forte que l’interprétation est strictement contrainte, on ne peut interpréter autrement cet emploi du déictique français. Le contexte permet de décrypter, de désambiguïser le déictique polyvalent en "Langue". En d’autres contextes, la situation pourra être différente, et l’on pourra avoir une relation de connivence. Le point important est de voir que ce n’est pas "ce" à lui seul qui le dit, mais les cooccurrents. "Ce" point déictique aveugle permet de voir et de distinguer les relations discursives qu’il draine vers une interprétation. Sur ce point l’anglais explicite, en "Langue", de manière précoce et formelle la contrainte. Le travail de décodage discursif du destinataire est pour ainsi dire énonciativement "mâché". Le français laisse au discours et au contexte le soin d’interpréter, l’anglais prépare en langue le réglage de l’interprétation. On pourrait faire d’autres comparaisons :
  • article (cf. ø, the ==> le : I like ø milk = J’aime le lait, he poured the milk = il versa le lait).
  • passé (cf. prétérit, parfait ==> passé composé : I went to the cinema last night = je suis allé au cinéma hier soir, I have finished my homework = (ça y est, j’ai fini mes devoirs).
  • Phrase complexe ( cf. to + verbe, verbe-ing ==> verbe+er : I like to dance = j’aime danser, I like dancing = j’aime danser).
  • Génitif (cf. avec of, avec [’s] ==> de : Mary’s photograph = la photographie de Marie, The photograph of Mary = la photographie de Marie).


On pourrait trouver bien d’autres cas encore dans lesquels le français condense en une seule forme des relations que l’anglais distingue à l’aide de tournures différentes. Le fait qu’il n’y ait qu’une seule forme pour plusieurs relations sous-jacentes montre que le français tend à ne pas les distinguer formellement. Tout se passe comme si la frontière n’était pas assez nette pour que les domaines soient distingués dans leur netteté dès le système de la "Langue" (cf ci-dessus "danser" = "dancing" ou "to dance"). Or il s’y a une différence entre les langues, il est clair que d’un point de vue didactique, il faut prévenir l’apprenant français qui risque de se réfugier dans la logique condensatrice de sa langue et de choisir une seule des formes en anglais et de commettre des contresens.


Le Professeur Claude Delmas termine en rappelant que chaque langue a également son jardin secret, ce qui signifie que, dans le cas présent, les versions françaises proposées ne constituent pas le calque parfait de ce qui se passe en anglais. Les traductions ne pourront jamais épuiser la richesse d’une tournure, mais il n’est pas interdit de penser qu’elles puissent révéler une partie de cette réalité complexe, qui sans cela aurait pu nous échapper. D’autres techniques linguistiques, on le comprend, doivent prendre le relais. Il reste que si la traduction et la comparaison n’ont pas résolu entièrement le problème, pour le moins elles ont permis de le poser.


Claude Delmas


Autre conférence du Professeur Claude Delmas : L’ article comme sténogramme propositionnel
 
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