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Il est sacré, intemporel, symbole. Il sacre les grands,
emblématique ; hiératique il consacre la femme.
Derrière lui elle cache son âme, tout en la
dévoilant par le geste ; par la forme agitée.
Il est sa grâce retrouvée.
Il était pharaonique, il devient royal, la noblesse
s’en est parée. Les plus grands peintres l’ont
célébré ... « de scène
plus ou moins galantes ». Brantôme
perpétré. La Bourgeoisie du XIX° siècle
s’en est emparé. Et le symbole devint objet ;
fût-il de nacres, de pierreries incrustées. Il est
détourné, consommé. Il ne cache plus
l’âme, il montre, ostentatoire, non plus
l’être mais le paraître. En toute logique, il
devait tomber dans l’oubli en disgrâce chez les
écrivains et les peintres. Il n’en fut rien. Il
resta célébré.
Après les grands maîtres classiques, les
« iconoclastes » modernisant, trublions des
valeurs établies s’en emparent et de nouveau le
parent le re-sacralisent. Qu’ils se nomment
« impressionnistes »,
« post-impressionnistes »,
« Nabis », qu’ils Japonisent ou
« s’ensauvageonnent », il seront les
« néo-transmetteurs » du symbole
retrouvé, de l’intemporalité
réinventée.
L’objet est le lien du passé, le présent
restauré, le futur trouvé. Le XX° Siècle
peut alors commencer.
Étrange paradoxe que Gauguin et l’éventail !
Tout devait les opposer. Tout les a unis. De Paris aux Marquises,
l’Éventail, atemporel, fut de toutes les
étapes de sa vie. Étrange gémellité ?
L’Éventail est son œuvre à part
entière. Il est entier dans son œuvre. Gauguin fut
son passeur de sens, sa signature transmise.
Koké mourant, Paul commençant, ici ou ailleurs
qu’importe à présent, Gauguin à Paris
ou en Normandie, en Provence - porte de l’Orient
entrebâillée, en Bretagne - granit millénaire
retrouvé, à la Martinique là-bas, à
Tahiti ailleurs, aux Marquises enfin, l’Eventail ne
l’a pas quitté et se renouvellera même sous
une forme tribale, primitive, renouée dans le
chasse-mouche. Phœnix renaissait de ses cendres. Mais
n’est-ce pas là sa destinée ?
Alors gémellité paradoxale ? Paroxystique ?
Etonnante ? Mystérieuse ?
Mystérieuse peut-être dans le sens ou le
mystère nous échappe ; étonnante
certainement pas lorsque l’on s’attache à
Gauguin le passeur de signes, le transmetteur de sens.
Gauguin, une vie, une œuvre, un éventail ...
Paradoxal ? Paroxystique ? Pas plus : « par ce
qu’il était moi, parce que j’étais lui
» semble me souffler à l’oreille Ronsard
réveillé. Réponse poétique !
Simpliste ! Non, cela peut s’expliquer.
L’Éventail culte, tombé au rang
d’objet, symbole détourné,
embourgeoisé, tarifé, ne pouvait que séduire
Gauguin le « sauvage », le
« cannibale » du XIX° siècle
finissant, avant Picasso
« l’anthropophage » fondateur du
siècle nouveau et de Malraux.
Mais que peut bien avoir converti « sauvage
Koké » au culte de
l’éventail-chasse-mouche ?
D’abord sa forme. Le demi-cercle. Le symbole ne peut que
l’attirer. Cette forme est lui, comme il est elle. Sa forme
est sens, lui est symbole.
Elle est intemporelle, il est présent.
Elle est âme, il est peintre.
Le demi-cercle est chargé d’une valeur expressive
à nulle autre pareille : il est spiritualité.
Il est sacré dans son apogée, déité
à son Zénith. Il est tympan d’église,
arc roman, voûte cosmique dans les « hautes heures
» du livre de prières. Il y a en lui de l’arc
de triomphe romain. Il est dans l’amphithéâtre
grec, dans l’architecture de Ledoux.
Dans toute civilisation son sommet est spiritualité, mais
déjà il redescend, s’appesantit, il redevient
terrestre, terrible. Le temps nous rappelle à
l’ordre de notre condition humaine, à notre triple
interrogation originelle : « D’où
venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous
? ».3 Il
nous ramène à notre condition d’être de
passage. Et le demi-cercle se fait demi-sphère,
hémisphère. Il est la vie, l’enlisement avant
que de monter dans l’arche de Charon pour rejoindre
l’intemporel.
Cette expressivité millénaire, symbolique ne
pouvait être pour Gauguin que signe, lui
l’écartelé, le Koké du temps et de
l’espace renoués.
Pourquoi encore l’objet semi-circulaire chez lui ? Une
autre raison est plus bassement prosaïque,
matérielle, nourricière même, si l’on
veut que l’esprit exulte. Tel est notre lot sans cesse
réitéré.
En ce XIX° siècle finissant la
« Bohème » est rude, la vie
d’artiste difficile. Vivre de son huile, fût-elle pure,
vierge ou « saint chrême » se
révèle impossible à l’heure de
saint-frusquin béatifié. Le mécénat
est enterré. Pour vivre il faut vendre à
défaut de perdurer.
À cette question Durand-Ruel répond aux artistes :
« L’Éventail ». Il faut bien
manger pour créer, quitte à faire du petit ? Du
commercial ? Pas seulement. Durand-Ruel l’a bien compris
avec Pissarro le sage ou Gauguin le sauvage. Ils pourront ainsi
exister. Transmettre.
Gauguin et L’Eventail, c’est le premier maillon vers
la Polynésie ; c’est l’objet sacré
qu’il retrouva et peignit jusqu’en ce 8 mai.
L’Éventail aux Marquises, c’est le spirituel
retrouvé d'avant la faute originelle. Avec une variante morphologique il est
chasse-mouche. Koké ne s’y est pas trompé.
L’art est symbole, d’ailleurs ne signera-t-il pas une
de ses dernières toiles du titre « Jeunes filles
à l’Eventail », en 1902. Tu l'appelais « Tohotaua » 
Éventail / chasse-mouches ? Chasse-mouches /
éventail ?
Peut-être Teha’amana, ou Tehura, ainsi nommée
dans Noa Noa peux-tu nous répondre ?
Ainsi il avait réussi l’union des inconciliables,
l’ultime syncrétisme, celui qui préfigure le
XX° siècle, Pablo Picasso et son alchimie.
« Il sera dit toute ma vie que je suis condamné
à tomber, me relever, retomber »4. Mais n’est-ce pas le destin de
l’éventail ?
Ainsi le passeur pouvait passer ce jour de mai au-dessus
d’Atuona. C’était en mai 1903.
« UA MATE KOKE, UA PE TE ENATA »5

1~Titre en hommage à l'ouvrage
de Jean-Pierre Zingg Les éventails de Paul
Gauguin Éd. Avant et Après, qui sert de
point de référence à cette
rêverie.
2~Citation de Gauguin.
3~Gauguin : Huile sur toile 1898.
4~Gauguin 1903.
5~Tioka.
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