Lettre à Henri1 retour à l'accueil  

Texte de Patrick Doigneaux [extrait d'un ouvrage à paraître pour le centenaire de la mort de Paul Gauguin, en mai 2003.]

 

Punaauia le xxx


De lourds chevaux gris, pommelés tracent le ciel noir au grand galop et vont culbuter sur la herse de Moorea. Ils roulent, s'écroulent, pêle-mêle contre les barres de fer dressées, régiments de cuirassiers à l’attaque du Mont Saint-Jean. Dans un tonnerre roulant, les cuirasses étincellent, zèbrent le ciel de plomb fondu sous la violence du choc de la mitraille, du sabre qui fend les entrailles, la tripaille. Là-bas la pluie harcèle, la nature ploie. Pour quel empereur ? Pour quel dieu ? Seules quelques rares taches blanches, jaunes et rouges résistent encore. Mais sous la bourrasque, déjà vaincues elles tombent, s’effondrent.
Là-bas le ciel et la mer s’étreignent, sacrificielles. D’immenses colonnes d’eau les réunissent, les unissent. Moorea déjà disparaît. Moorea déjà n’est plus. Le déluge en a eu raison en cette fin de saison. Ici le cocotier prie pour l’île sœur engloutie. De grosses larmes chaudes martèlent le sable blanc. Sous mes pieds, la plage brûle en un magma étrange, violent. Il monte, s’insinue dans mes veines attisées, surchauffées.
Et le lagon, infiniment, lentement continue à battre le corail ; rythmant la bataille des éléments déchaînés, la colère des dieux.
Soudain, dans le ciel lardé par une lame, une large coulure gicle, bleu intense , profond.
Puis deux. Puis trois. Le ciel est éventré. Ses viscères « Moana » lui échappent, croulent, roulent, se répandent.
Le roulement rageur se fait râle. Le ciel agonise. Il meurt ...
La pluie se fait traversière. Elle passe Moorea. Une ultime colonne d’eau tente encore de fondre le plomb et l’acier, le ciel et la mer. Elle s’épuise, s’amenuise, jette les armes, rompt le combat. Quelques lambeaux nuageux tiennent encore accrochés, vieille garde, dernier carré, sur Mouaputa et Tearai. Rotui est vaincu. Afareaitu s’est rendu. Maintenant ...
C’est l’équinoxe, l’instant de Pai et de sa flèche lancée ; l’instant où la seconde nageoire du poisson se pare d’ombres ; l’instant de l’alchimique fusion des sens primitifs et reptiliens ; l’instant religieux où battent les « To’ere », les « Pu » pour la danse des Arioi ...
C’est l’équinoxe : le « lézard jaune » s’ourle de rose, de violine et de pourpre à la nuit tombante.
C’est l’équinoxe de La tête coupable 2...
De la « tête coupée ».
A la nuit tombée.
Bien à toi

                                           Paul

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1~lettre "fictive" de Gauguin à Henri de Montfreid.
2~La tête coupable de Romain Garry.

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