Conférence de Daniel Margueron
Salon du livre de Papeete
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Les mutations de l’espace littéraire à Tahiti de 1960 à 2000

    Introduction : diversité de l’écriture en Polynésie
  1. La littérature océanienne
  2. La littérature néo-océanienne
  3. La littérature francophone d’émergence
  4. La littérature polynésianophone

  5. Conclusion : des écritures pour des lecteurs
Tahiti dans toute sa littérature

Introduction : diversité de l’écriture en Polynésie

Vous le savez, si l’île de Tahiti et les îles des mers du Sud plus généralement bénéficient d’un immense prestige mondial, d’une aura légendaire et biséculaire, c’est à la littérature comme mode d’expression qu’elles le doivent. C’est la littérature d’exploration et de voyage d’abord, la littérature exotique et coloniale ensuite qui ont sculpté cette représentation idéalisée à laquelle on continue à faire tellement référence, sans plus forcément y croire aujourd’hui.
Ce constat pose en fait la question du pouvoir qu’a pu longtemps exercer la littérature, l’une des rares médiations entre la réalité perçue du monde insulaire et les lecteurs européens.
De quoi va-t-il être question dans notre entretien de ce matin qui inaugure le 1° salon du livre digne de ce nom ? La question de départ qui a motivé ma réflexion est la suivante :
que s’est-il écrit concernant la Polynésie française sur le plan littéraire depuis une quarantaine d’années ?
Quel est le discours tenu et qu’en dire aujourd’hui alors que nous manquons encore parfois d’un certain recul pour comprendre et évaluer les productions ?

Pourquoi depuis quarante ans ? 1960/2000. Je vais situer le départ de mon exposé au moment de l’irruption brutale autant que violente du monde moderne dans l’île de Tahiti, c’est à dire au début des années soixante, qui marque une accélération de l’histoire, avec trois faits majeurs qui ont eu des conséquences autant sur le réel que sur les représentations dans l’imaginaire culturel :

  • d’abord l’avion pour ce qui concerne les transports, les échanges modernes, le desserrement de l’isolement géographique (les îles comme isolats culturels),
  • en second point le nucléaire qui place désormais Tahiti dans une réelle modernité avec des enjeux économiques, sociaux, politiques et géostratégiques mondiaux ainsi qu’au coeur de graves questions concernant l’environnement, la santé et l’avenir,
  • enfin la généralisation de la scolarisation et télévision pour ce qui concerne les conduites et les modèles culturels qui vont progressivement se répandre.
Qu’existe-t-il comme types de littérature en Polynésie ?
  • D’abord en 1960, Il existe alors deux segments différents de littérature :
    1. une littérature traditionnelle orale en langues polynésiennes, très partiellement transcrite au cours de l’histoire par les missionnaires ou des érudits. Elle s’exprime alors encore de manière directe au Tiurai, dans des cérémonies familiales, lors de la transmission de contes et légendes, dans le chant religieux, le tarava etc. et de manière un peu plus détournée à travers l’art oratoire qui se réalise lors de discours officiel ou à travers des prédications religieuses. Elle est en situation de survie.
    2. une littérature que j’appelle « océanienne » composée d’une littérature de voyage, exotique, coloniale, écrite par des étrangers (Anglais, Français, Américains etc.) qui a débuté avec leur découverte des îles à la fin du XVIII° siècle. C’est par elle que s’est construite la renommée mondiale de la Polynésie,
  • En 2000, Il existe cinq segments de littérature, trois sont donc apparus durant cette période
    1. La littérature traditionnelle existe toujours elle est peut-être moins vécue que l’ objet de recherches culturelles, liée à la quête identitaire contemporaine. Cette littérature sert aujourd’hui de référence originelle, d’ancrage culturel, de littérature première (objets de recherches universitaires, festivals des archipels)
    2. La littérature océanienne existe toujours ; c’est la plus abondante et a diversifié ses modes d’expression. Aux récits et romans se sont ajoutés la Bd, la science-fiction, le polar etc ;
    3. une littérature que j’appelle « néo-océanienne », écrite par des Occidentaux installés dans la durée ou définitivement sur le Territoire : récits de séjours, romans, nouvelles, poésie. Pour ces écrivains le français est la langue vernaculaire,
    4. une littérature moderne polynésienne francophone dite littérature d'émergence, le français est alors la langue véhiculaire de cette littérature.
    5. enfin une littérature moderne écrite en langue (s) polynésienne (s).

    Les deux dernières catégories 4 et 5 sont regroupés aujourd’hui par la critique littéraire anglo-saxonne sous l’appellation de “littératures postcoloniales” ce terme renvoie à des littératures inscrites au sein de cultures affectées par la colonisation et qui posent à la critique littéraire des questions inédites.

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1- La littérature océanienne

Présentation

Cette littérature est celle de l’ailleurs et de l’altérité . Elle s’est répandue dans le sillage des voyages de découvertes, des navigations commerciales, missionnaires, coloniales et individuelles. Elle est voyage et fiction, c’est à dire décentrement et imaginaire. Un univers imaginaire productif a d’abord identifié les îles des mers du Sud à un mythe, puis s’est déployée un siècle durant une abondante littérature de facture exotique et coloniale, enfin depuis l’aube des années soixante la modernité culturelle s’installe lentement à travers ruptures et diversification des formes et des contenus littéraires.
La bibliographie générale sur la Polynésie française du père Patrick O’Reilly recense jusqu'en 1966, date de se publication, 10501 références en toutes langues ; les chapitres “voyages” relèvent 1849 titres et la partie “littérature” 712. Ces chiffres auxquels il faut ajouter la production non répertoriés depuis 34 ans montrent à quel point Tahiti a fourni un souffle créateur aux voyageurs et écrivains et pourquoi on a pu dire des Polynésiens qu'ils étaient devenus pour l'Occident un peuple-livre !
Peu de pays de l'outre-mer français ont inspiré autant d'écrivains souvent de talents que la Polynésie, qu’ils aient effectué le voyage ou non. Citons par ordre chronologique L. A. de Bougainville (Voyage autour du monde 1771), D. Diderot (Supplément au voyage de Bougainville (1772-1798), J.S.C. Dumont-D'Urville (notamment Voyage pittoresque autour du monde 1834), M. Radiguet (Les Derniers sauvages 1859), P. Loti (Le Mariage de Loti 1880), J. Verne ( notamment Les Révoltés de la Bounty et L'Ile à hélice 1895), V. Segalen (notamment les Immémoriaux 1907), M. Chadourne (Vasco 1927), J. Giraudoux (Suzanne et le Pacifique 1935), G. Simenon (notamment Touriste de bananes 1938), A. Gerbault (Iles de beauté 1941, Un paradis se meurt 1949), Albert T'Serstevens (Tahiti et sa couronne 1950, La Grande plantation 1952), Jean Reverzy (Le Passage 1954), Romain Gary (La Tête coupable 1968).
A cette liste d'écrivains français, il convient d'ajouter quelques noms de navigateurs et d'écrivains anglophones : J. Cook (trois voyages et trois récits 1771, 1773, 1777), H. Melville (Taïpi 1846 et Omoo 1847), R. L. Stevenson (Dans les mers du Sud 1880), J. London (la Croisière du Snark 1911), S. Maugham (La lune et soixante quinze centimes 1919, l'Archipel aux sirènes 1925), Ch. Nordhoff et J. Norman Hall (la trilogie : Les Révoltés de la Bounty, Dix neuf hommes contre la mer, Pitcairn 1932-1936).
Ces littératures posent une foultitude de questions de tous ordres : de typologie littéraire, des rapports de la littérature et de la réalité, sur la réception de l’oeuvre littéraire, des questions sur les rapports interculturels, enfin des questionnements sur la fabrication-même de la littérature.


La production des années 1960/2000

Arrivons à présent à notre période historique. Dans la catégorie “littérature océanienne” la production des années 1960/2000 est toujours très abondante, et se répartit ainsi :

  • le roman ou le récit :
    • exotique : Maurice Bitter (Mon île sous le vent) - l’ancien libraire de la rue Monsieur le Prince, Claude Ener (Maupiti, Le solitaire du lagon), Bernard Gorsky (L’atoll), Paul Zumbiehl (Un atoll et un rêve)
    • d’aventures : Maurice Bitter ( Les robinsons du Pacifique), Henri Verne (les Aventures de Bob Morane : Les requins d’acier), Marcel Isy-Schwart (La route de corail), Bernard Villaret (7 histoires des mers du sud)
    • de voyage : Jacques Meunier à bord de l’Aranui (Voyage sans alibi et On dirait des îles), Jean Chesneaux (l’Art du voyage) -un regard plutôt politique sur Tahiti, Denis Tillinac (Le tour des îles)
    • historique : Colette Geslin (Vanaa et Taaroa), Michel Peyramaure (Pacifique Sud) -l’escale tahitienne de Bougainville romancée.
    • parodique : Romain Gary (La tête coupable)
    • sentimental : Konsalik (Mourir sous les palmes, aimer sous les palmes), collection Harlequin (Au chant des vagues, cyclone à Tahiti)
    • érotique : Patrick Howard (Vaines vahinés) et sous le pseudonyme de Ina Moorea, Raymond Jacquet alias Ambroise Yxemerry (J’ai perdu Tahiti)
    • policier : Henri Vignes, Yvan Audouard, Paul Kenny, Jean Meckert/Amila, Pierre Nord, Patrick Pécherot, Frédéric Dard-San-Antonio
    • de science fiction : François Clément (Naissance d’une île), Bernard Villaret (Visa pour l’outre-temps, Quand reviendra l’oiseau-nuage, Pas d’avenir pour les sapiens, Mort au champ d’étoiles, Le chant de la coquille Kalasaï et Deux soleils pour Artuby) une vision mythique de Tahiti est projetée dans un nouvel espace-temps, Christian Serre (Natia, le lien).
  • la bande dessinée
    Boule et Bim globe trotter -l’archipel s’appelle Tiapaeteapié, les aventures de Tanguy Laverdure avec Destination Pacifique et Menace sur Moruroa - des kamikases asiatiques veulent faire exploser la bombe française et détruire le personnel français, Stern et Adler dans Black Bounty et l’île perdue - l’histoire de la Bounty, de Silly La vengeance du tiki et Atoll tabou -un tiki volé se venge et veut faire revivre la civilisation pré chrétienne, de Pellos Le mystère de l’atoll, dans le cadre des aventures d’Isabelle Fantouri Les canons de Faana - la guerre américano-japonaise se poursuit après 1945 près de Bora Bora, les aventures de Norbert et Kari dans la maison du cloune, La pierre de nulle part, Un empire sur piloti et L’élection - il est question des républiques bananières, persiflage, humour et dérision de structures traditionnelles sur un atoll; Paul Guillon qui raconte les aventures de Teva Sylvain dans Teva. Le journaliste Luc Leroi dans Toutes les fleurs s’appellent tiare, une BD politique dans laquelle un vieux Chinois de Tahiti balance les pratiques commerciales coupables auxquelles il s’est livré. On dit que cette histoire raconterait celle de Hambo qui a défrayé la chronique judiciaire récemment. Sergio Macedo, le Brésilen, avec 2 albums Pacifique sud 1 et 2 peint à l’aérographe des extra-terrrestres dans des paysages insulaires où se vivent des amours érotiques et cosmiques emprunts de mysticisme. Enfin Moebius, alias Jean Giraud, après avoir dessiné dans Spirou, Pilote etc, créa le lieutenant Blueberry, il se passionne pour les tikis, le mana, les « varua » dans des BD de science fiction avec des scénarii pluridimensionnels où une entité planète, ressemblant à Tahiti est l’âme gardienne ou s’épure la matière. On vogue en plein new-âge.
  • les récits de yachtmen
    Antoine, Alain Colas, Olivier de Kersauzon, Eric Tabarly, et des yachtmen moins connus : Carron (En famille autour du monde), Michel Feuga (La croisère polynésienne), Karin Huet (A même la mer) etc. ; je l’évoquerai un peu plus loin.
  • l’essai journalistique
    Jean-Claude Guillebaud (Un voyage en Océanie) la recherche d’un Tahiti authentique derrière la mythologie et le rideau de fleurs, Jean Lartéguy avec la collaboration de Tila Bréaud (Fiu, Tahiti la pirogue et la Bombe) un pamphlet contre les autonomistes du «front uni» des années 1975, Denis Tillinac (Le tour des îles 1985). Des essais relevant de la littérature de voyage consacrés aux iles Marquises Dominique Agniel (Aux Marquises), Florian Aguillon (Chroniques marquisiennes) J. Probst (La route des Marquises, consacré a à des artistes à Gauguin José Pierre (Gauguin aux Marquises), Jean-Luc Coatalem (Je suis dans les mers du Sud) à Morillot Jean Scemla (Les cahiers Morillot)
  • le livre pour enfants
    Cette catégorie est particulièrement nombreuse et a commencé à apparaître dès le 19° siècle. On peut distinguer :
    • des reprises de contes et légendes : Légendes tahitiennes (bilingue Conseil international de la langue française), contes de Polynésie, Contes du Pacifique (au Seuil), Contes et légendes de Tahiti et des mers du sud (Emy Viale Dufour, Fernand Nathan)
    • des récits d’aventures et de voyages : des titres : L’inconnu du Pacifique, les vagabonds du Pacifique, Shirley et les naufragés du Pacifique, l’héritier des mers du sud, pièges sous le Pacifique, Lingots d’or, la bibliothèque verte (Mon chien, mon île et moi et reprise des romans de jules Verne etc.)
    • des monographies : Francis Mazière (Teiva, enfant des îles, Hina la petite tahitienne) Marcel Isy-Schwart (Haro le petit tahitien), Maurice Bitter (Mareva la petite tahitienne), Bengt Danielsson (Villervalle dans les mers du sud, Rentrée sur l’île vanille (Père Castor), Eric Vibart (Tahiti, une île sous le règne des dieux), Janine Teisson (Taourama et le lagon bleu)
  • la poésie
    Louis Brauquier (Je connais des îles lointaines), de très nombreuses plaquettes de poésies souvent publiées à compte d’auteur :Alain Boyer (Kaleidoscopie polynésienne), Maurice Bitter (Océania), Maurice Philip, Alain Simon, Jean Fréhel, Michel Savatier etc. L’expression poétique souffre des clichés et des lieux communs galvaudés. Aucun poète n’a réussi à les dépasser et à renouveler ce genre littéraire.

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1960/2000 : De l’exotisme polynésien au non-lieu

Je voudrais maintenant montrer l’évolution de l’exotisme depuis 40 ans. L’exotisme littéraire polynésien s’est épanoui à compter du milieu du XIX° siècle à partir :

  • d’une géographie physique : les îles, le monde marin, les paysages, la végétation
  • d’une population : le peuple polynésien au sein duquel la vahine a joué un rôle essentiel, peuple auquel se sont joints les occidentaux et les Chinois, puis la classe des demis
  • d’une histoire protéiforme : celle des navigations, des missions religieuses, de la colonisation etc.,
  • d’une culture polynésienne perçue de manière très partielle et sélective
  • d’une culture européenne qui a projeté dans les îles des mers du sud ses mythes et ses fantasmes.

L’alchimie de ces éléments a fourni un espace littéraire référentiel ou fictionnel fait : d’aventures, de robinsonades, de désirs de fuite de la civilisation, de la beauté des lieux et des gens, du pittoresque, d’une nature et d’un climat paradisiaques, d’un hédonisme au quotidien (le fameux See, Sun et Sex) et récemment du paradis touristique.
Cet univers est global, figé et indépassable. Ou bien on l’assume, ou bien on le met en question.
L’ont totalement assumé cet univers Claude Ener-René Charnay dans Maupiti et Le solitaire du lagon, Bernard Gorsky dans L’Enfant et le lagon et L’atoll). Bernard Galand dans Le festin de l’ombre (2000) raconte une histoire où l’amour devient destruction, mais elle se déroule en partie à Tahiti , île où “la carte postale tenait lieu de littérature”, cliché que Galand aime exploiter au fil de son écriture vigoureuse et poétique. C’est visiblement un plaisir de recréer dans une fiction le monde exotique tahitien comme un artefact. De nombreuse plaquettes de poésies reproduisent également les topos et stéréotypes de l’exotisme insulaire.
L’exotisme s’use, son identification à la réalité devient problématique avec Claude Delarue dans Bienvenue à Tahiti, 1995 où il est question du suicide d’un écrivain venu à Tahiti, où il cherchait une transfiguration de l’homme ; il n’y a pourtant rencontré que la solitude, le désenchantement et la détresse: “cette île évoquait un Disneyland où aurait chu du ciel un zeste d’horreur, mais une horreur risible, caricaturale”.
La lancinante question de la nature et du contenu de l’expérience exotique en Polynésie est posée par Violaine Massenet dans le roman La part de sable paru en 1994. Guillaume le personnage principal après des années de vie et d’aventures en Polynésie retourne en Bretagne et médite sur son attachement aux îles, sur les liens qu’il y a noués et dont il n’arrive pas à en définir la nature, autrement que par une logorrhée, un discours sans fin, liens qui se transforment en obsession. On a quitté l’exotisme pour une quête ontologique. Le “chercheur d’exil” ne se rétablit pas de sa rencontre problématique avec la Polynésie. Les « mots » ne guérissent plus des « maux » essentiels. Par contre Hervé Guibert est plus abrupt lorsqu’il affirme dans le récit Paradis (1992) : “Je n’avais aucune envie d’aller à Bora-Bora, je flairais le désastre”. Poussant avec sa compagne le plus loin possible le sentiment d’exotisme, il rencontre dans cette île réputée “l’ennui, le faux et l’artificialité”.
L’oeuvre la plus symptomatique et paradoxale des années soixante c’est le roman picaresque et parodique de Romain Gary La tête coupable. Romain Gary se saisit de l’univers imaginaire traditionnel de l’exotisme tahitien qu’il déconstruit, torpille et subvertit ; Il y a ainsi une mise à mort du mythe, une démythification, une opération de liquidation littéraire. Que reste-t-il de l’Océanie lorsqu’on lui a retiré son voile mythique ? Peu de choses pour un Européen. Alors commence une reconstruction une réinvention du passé, de la mythologie, de la culture, de l’identité. Et tout est masque, mensonge, artifice et illusion. Avec Romain Gary l’innocence de l’écriture exotique a vécu, une nouvelle littérature doit survenir.
Gérard Bianchi publie en 2001 Fare avec vue, roman construit à partir d’une mince intrigue à s avoir un échange de maison entre la France et Tahiti. Mais le roman est surtout constitué d’ une chronique de la vie locale actuelle produite par un narrateur-journaliste. Le discours se nourrit du vécu, de l’apparence observée que le journaliste retourne en prenant le contre-pied de la bienséance coutumière et le récit devient celui d’un briseur de rêve. Au désenchantement s’ajoute la dénonciation virulente du système tahitien actuel et de l’ensemble des allégories polynésiennes. L’auteur manie l’humour, la critique, la dérision, le cynisme pour stigmatiser le présent, l’évolution politique et culturelle de l’île, en deux mots il dénonce le “consensus local” et les opportunistes qui cherchent à se tropicaliser et trahissent leur éthique. C’est un roman célinien qui manie les créations verbales, qui dérange et dont la critique féroce pourrait être perçu non sans raison comme réactionnaire. Le rire qui se dégage de la lecture de ce récit est parfois jaune, parfois libérateur. Tahiti n’est donc plus forcément l’île de l’aboutissement d’un voyage rêvé.
Une autre tendance apparaît dans certains textes récents : dans la chaîne paradigmatique d’un récit, dont seuls les mots et leurs connotations comptent, Tahiti peut être évoquée par une simple allusion posée au hasard. Ce clin d’oeil au lecteur souhaite déclencher le vieux réflexe culturel, de celui qui sait « Ah vous savez les îles… », mais la “démythologisation” des lieux a laissé un vide voire une angoisse irrépressible. Ainsi la représentation de Tahiti dans l’opérette créée en 1999, Filons vers les îles Marquises, ou les allusions à Tahiti dans le roman Dans le ventre du poisson pierre dessine une nouvelle figure de l’exotisme. Vidé de sa substance traditionnelle l’exotisme devient l’art du non-lieu. Par non-lieu j’entends l’évocation d’un espace qui a perdu ses spécificités naturelles et culturelles pour devenir l‘élément d’un puzzle qui lui échappe, une appropriation dans l’ordre de l’accessoire, on peut même dire un produit dans le super-marché des signes et des sens (comme le tourisme). Cette ignorance ou cette négation de la spécificité des êtres et des lieux, constitue le triomphe d’une prétendue universalité qui cache en réalité une domination pour le moins idéologique. On peut se demander si l’expérience du voyage ne serait pas en train de se dissoudre dans une écriture, remplacée par un simple regard, une allusion, un mot, une simple connotation.
D’ailleurs, il n’y a pas qu’ici que la notion d’exotisme évolue, on a pu s’en rendre compte lors de la 5° biennale d’art contemporain qui s’est tenue à Lyon en l’an 2000. Le titre était Partage d’exotisme, cette exposition offrait un nouveau champ sémantique à ce terme d’exotisme. L’exotisme est dorénavant renvoyé à son point d’origine, et se redéploie ; il ne s’identifie plus à l’étrangeté de l’ailleurs, il intègre désormais l’étrangeté de l’ici. L’exotisme est donc partout et de partout et non plus l’avatar d’un regard décentré. Face à la confrontation des cultures que le processus de mondialisation provoque, on assiste donc en retour à ce “choc des exotismes”. Il entre dans la stratégie de la circulation, du partage mutuel des cultures, telles qu’elles sont en ce début du 3° millénaire. Il n’y a plus de cultures autonomes, mais des partages, des emprunts, des modes aussi (on l’a vu récemment avec le couturier J. P. Gautier qui est venu faire son marché d’idées “inspiratif” à Tahiti, on le voit avec le succès des musiques ethniques en occident). Serait-ce une suprême astuce pour englober et dominer ce qui reste du “divers” dans le monde ?

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1960/2000 : Le polar au coeur du nucléaire

Les premiers polars sur Tahiti datent des années trente. En 1935 Georges Simenon vient à Tahiti effectuer des reportages journalistiques, il écrira trois romans d’intrigue policière inspirés par son séjour polynésien : Touriste de bananes, Longs cours et Le Passager clandestin.
L’époque faste du polar à Tahiti commence avec l’arrivée du CEP, elle semble provisoirement se clore avec le démentèlement de Moruroa. En effet les enjeux liés aux essais nucléaires et à l’arme atomique se doublent d’intrigues où réel et fiction s’entrechoquent. Une guerre secrète dorénavant va être livrée à Tahiti, entre les îles afin d’assurer les expérimentations françaises.
Des espions russes et américains rôdent à Tahiti, les saboteurs de la Bombe veulent soit subtiliser les documents secrets, soit enlever des personnalités importantes, soit débarquer à Moruroa ; les services de renseignements, du contre-espionnage vont surveiller de près ces fauteurs de trouble et quadriller les populations qui vivent en Polynésie ; certains écrivains dénoncent cette mise en coupe réglée de la Polynésie et des Polynésiens, où la police, et les Barbouzes sont censés être partout, où les libertés politiques sont restreintes au nom de la raison d’Etat et où l’argent commence à couler à flot pour certains ce qui arrange bien les choses.
Ces écrits trouvent-ils leur origine dans des divagations d’écrivains de polars en mal d’aventures ou révèlent-ils des faits graves de société ? En l’absence d’informations de première main, par définition secrètes, disons qu’ils sont autant de témoignages partiels et partiaux sur des lieux, des gens et les désordres sociaux que cette accélération de l’histoire à l’échelle des îles a engendrée. Le polar fait preuve d’une grande liberté de ton, desserre l’étau des convenances propres à la littérature polynésienne et se permet d’affirmer ce qui ne peut s’écrire sous le couvert protecteur de la fiction.
Enfin depuis 1995 un renouvellement de l’imaginaire policier se profile avec l’apparition de nouvelles intrigues : autour du tourisme, de l’argent sale et des milieux mafieux (Une partie du jeu de l’oie de Christian Serres) le chantage à l’arme biologique (avec les Nuées d’Anaa de Lucien Maillard, 1995) enfin le commerce international de cannabis (L’écho des épaves de Eric Legastellois 2001).

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1960/2000 : La bande dessinée s’invite

La modernité convoque la plupart des expressions contemporaines de l’art. Il en est ainsi de la Bande dessinée. J’aurais pu présenter l’analyse d’une BD, j’ai préféré évoquer le parcours d’un auteur de BD à savoir Hugo Pratt, le créateur de Corto Maltese.
Hugo Pratt : “J’avais un rendez-vous...”
Oui, c’est la nature de ce “rendez-vous” et son contenu qui nous importent aujourd’hui d’évoquer. A mi-chemin entre le voyage réel et le voyage rêvé, entre le récit, la bande dessinée, la photographie, la gouache, l’itinéraire d’Hugo Pratt mérité d’être retracé. A travers les archipels du grand Océan, à travers le chemin des mythes, “l’étonnant mariage du rêve et de la réalité” conduisent son héros, Corto Maltese dans le Pacifique. Recherche personnelle sans doute, initiatique, confrontation “du possible et de l’improbable”, de la “fiction et de l’histoire”.
Le voyage d’Hugo Pratt débute lorsqu’il était enfant sur les pages d’un atlas, se poursuit dans une salle de cinéma où il découvre Tabu le film de Murnau, s’accomplit entre les lignes d’un roman, se réalise, se met enfin en scène par le dessin, l’écriture, la gouache, la photographie. “Je suis venu sur les rives du Pacifique” à la poursuite d’un rêve, j’avais plusieurs rendez-vous entre la réalité et la fantaisie. Depuis l’enfance les mots “d’Océanie”, de “Polynésie” résonnaient à mes oreilles comme une douce et merveilleuse invitation. Hugo Pratt situe dès 1967 La ballade de la mer salée dans les îles hantées par l’esprit des anciens maoris. Hugo Pratt invente un personnage Corto Maltese, “marin à l’élégante silhouette aux yeux sombres et à l’humour désabusé”. L’auteur et son personnage sont fascinés par les aventures des pirates, des cannibales, des naufragés, des boucaniers, par les histoires maritimes. Ils éprouvent tous deux le labyrinthe de leurs sensations. Corto Maltese a trouvé dans les îles du Pacifique un monde à sa mesure. Au centre de l’univers de Pratt, il existe une île polynésienne, fondatrice, taboue, refuge du dieu Oro et de Tangaroa, créateur de l’homme”. C’est grâce à la puissance qui se dégage de cette île que Corto Maltese puise ses capacités à dénouer les intrigues et les pièges.
Hugo Pratt effectue en 1992 un ultime voyage dans le Pacifique. A l’île de Pâques, il marche sur les pas de La Pérouse, la reproduction des dessins de Duché de Vancy à la main, et Corto dans Mu va dialoguer avec les Moai ; aux îles Cook il recherche les épaves de bateaux naufragés notamment le Yankee un bateau allemand qui avait auparavant instruit la jeunesse hitlérienne, qui poursuivit sa vie comme goélette et la termina sur le récif d’Avarua une nuit de 1964 ; à Pago-Pago aux Samoa américaines, il recherche une “ambiance imaginée”, celle du récit de Somerset Maugham, intitulée Pluie; il recherche les lieux, les retrouve partiellement, revit l’histoire et parfois en sollicite le contexte; en pèlerinage à Apia il retrouve le mont Vaea de Stevenson, alors que trente ans auparavant il avait réécrit pour les enfants L’île au trésor. Ce qu’il aime et l’a influencé chez Stevenson c’est que l’écrivain mort à Apia a donné à “un récit d’aventure, une dimension poétique”.“Il me semble qu’entre lui et moi, il y a un rendez-vous à honorer” confie-t-il. En 1991, il déclare, “j’ai trouvé mon île au trésor, je l’ai trouvé dans mon monde intérieur. Passer ma vie dans un monde imaginaire a été mon île au trésor”.
Le trésor des îles des mers du Sud a toujours été pour les Européens de l’ordre de la géographie intérieure; Pour certains comme pour Hugo Pratt le réel est une catégorie de l’imaginaire.

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1960/2000 : Les yachtmen assurent l’imaginaire vagabond

Les Pères fondateurs de ce mode de transport, à l’époque original et risqué s’appellent Joshua slocum (Seul autour du monde 1895-1898), Alain Gerbault (présent dans le Pacifique de 1924 à 1941; Il a écrit notamment Iles de beauté et Un Paradis se meurt, Le voyage de la Korrigane (voyage etnographique entre 1934 et 1936), Louis Bernicot (La croisière d’Anahita 1936-1938), Jean-Yves Le Toumelin (Kurun autour du monde 1949-52), Annie van de Wiele, la deuxième femme à avoir accompli un tour du monde à la voile (Pénélope était du voyage 1949-1953), enfin Marcel Bardiaux (Aux quatre vents de l’aventure 1950-1958).
L’autoroute des alizés s’est progressivement banalisée, tout en balisant ses escales : Europe, Antilles, Panama, Galapagos, Marquises, Tahiti, et poursuite du voyage par l’ouest.
Dans tout voyage il y a la coprésence des aînés, comme modèle humain et dans chaque livre on retrouve une conformité typologique aux récits de voyage.
Il y a deux motivations récurrentes à entreprendre ces tours du monde à la voile, d’une part l’envie de naviguer, parfois d’accomplir un exploit (que ce soit sous la forme de courses sportives ou simplement par plaisir), de vivre autrement, ce qui revient à énoncer l’autre motivation une volonté d’inventer sa vie une volonté de liberté voir de rupture avec la vie moderne telle qu’elle est programmée. Le navigateur Le Toumelin parle de sa vocation maritime, il “aspire aux grands espaces que n’ont pas souillés l’orgueil et l’avidité des hommes” et se promet un jour “je ferai le tour du monde, seul maître de ma destinée”. Et Antoine de répondre trente années plus tard : ”Lorsque j’ai compris que la vie relativement douce mais bien embrigadée que me promettait mon diplôme d’ingénieur ne satisferait pas mes goûts de changement, j’ai pris la route en grattant la guitare. Le succès qui est venu a été un peu excessif et m’a conduit à d’autres embrigadements. Quand j’ai compris que là non plus la liberté n’était pas au rendez-vous, j’ai eu la chance fabuleuse de découvrir le bateau. Très vite j’ai compris que je tenais là une clé du monde”.

Qu’apportent les récits de ces navigateurs modernes ?
Ces récits forment un corpus homogène : les emprunts, les citations, les glossaires techniques, les reprises taxinomiques montrent que les navigateurs se lisent les uns les autres, s’adressent les uns aux autres, se rencontrent parfois et constituent ensemble un savoir commun.
L’écriture peut être qualifiée de référentielle. La recherche d’un style n’est pas la priorité des récits des yachtmen : ils racontent, au premier niveau leur itinéraire, leur découverte, l’écriture est brute comme les conditions de vie, comme la vie à bord, comme ce contact permanent avec la force liquide et le vent. Je vous ferai grâce de tous les détails techniques et nautiques dont ces récits fourmillent : la vie marine et maritime, le temps qu’il fait, le vent, la pluie, le baromètre qui monte ou descend, les sautes d’humeur de la mer, la vitesse, les avaries techniques, l’alimentation à bord, la fatigue et le sommeil pour les navigateurs solitaires, la distance parcourue, les risques de mauvais temps en s’approchant des îles, les courants, l’invisibilité des îles etc. C’est une écriture proche de celle d’un journal de bord qui consigne les éphémérides du jour.
J’aurais souhaité pouvoir évoquer l’ensemble de ces voyages, les escales, les émotions, les interrogations, les découvertes, d’après ce que les navigateurs en ont écrit, mais cela est impossible, je me limiterai à la figure emblématique, d’un navigateur hors norme : Bernard Moitessier.
Bernard Moitessier
Bernard Moitessier navigue sur des bateaux dont les noms sont des références aux aînés : le Snark qui rappelle Jack London puis le Joshua prénom du navigateur Slocum.
Il restera dans les eaux polynésiennes, de manière continue d’abord puis épisodique entre les années 65 et 90. Bernard Moitessier atteint pour la 1° fois les Marquises le 22 juin 1965. Il est d’abord saisi par la beauté de Fatu Hiva, puis par celle de Takaroa : “ j’y ai effleuré la perfection formelle” écrira-t-il.
L’aventure géographique de Bernard Moitessier en Polynésie, sur l’atoll de Ahe aux Tuamotu, à Moorea ou sur l’atoll de Souvarov à la rencontre du Robinson volontaire Tom Neale, se double d’une quête humaine et spirituelle, quête non initiée en Polynésie mais qui trouve un terrain d’expérimentation dans les îles.
Seul en mer il médite ; “Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel ? Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore peut-être” A bord il navigue pétri de l’expérience des limites humaines, physique et mentales. Moitessier met en question le monde : “je n’en peux plus des faux dieux de l’occident ... qui nous mangent le foie, nous sucent la moelle. Et je porte plainte contre le monde moderne, c’est lui le monstre; Il détruit notre terre, il piétine l’âme des hommes”. (La longue route). « Oublier la terre, ses villes impitoyables, ses foules sans regard et l’existence dénuée de sens”.
Une critique de l’occident donc, une recherche de l’essentiel, ”le secret de ces choses qu’on fait naître en regardant l’essentiel”, la recherche de la survie de l’humanité, la reconstruction du monde. Ses lectures, c’est le philosophe spiritualiste René Guénon, c’est le fondateur de la Communauté de l’Arche Lanza del Vasto, c’est aussi le scientifique Jean Rostand. Il se sent proche de l’Association “Les amis de la terre”; Il se compare à un hippie.
En 1969 alors qu’il est en train de boucler en vainqueur un tour du monde en solitaire sans escale, il décide de continuer son périple, tournant le dos à la renommée et à la fortune pour les îles du Pacifique :”parce que je suis heureux en mer et aussi pour sauver mon âme” écrira-t-il. Il touche Tahiti après avoir parcouru 70.000 kilomètres en 10 mois de navigation.
En 1975 Il s’installe à Ahe, atoll peuplé de 80 habitants. Il observe d’emblée la population et la réalité, adapte son mode de vie au contexte, et agit sur l’environnement : il se protège du mara’amu, plante un potager, des cocotiers, établit son compost, mais surtout il veut aider la population à développer son autonomie alimentaire et à rationaliser son activité économique; il faut chercher de l’humus et en trouve sur un motu, il faut planter des arbres (manguiers, avocatiers) et des légumes, sauver la production de coprah en éliminant les rats par l’importation de chats. Pourtant les échecs ne lui sont pas épargnés : son projet était le sien, non celui des habitants projet qu’il n’avait pas su faire partager. Il n’avait pas compté sur la psychologie des habitants. Et la vie continue avec ou sans Moitessier, avec les rats qui mangent les noix et sans les chats qui auraient dû les éliminer. “Je continue d’apprendre à vivre. Avoir le temps, pouvoir choisir”.
Installé à Moorea à partir de 1978, il ressent soudain le vide de l’existence, l’épaisseur du quotidien, la fuite du temps, la routine qui annihile l’imagination, la difficulté d’écrire, le laissez-aller. Dorénavant il vivra de manière discontinue en Polynésie “le temps file entre les doigts sans prévenir” il décide de partir “c’est une nécessité absolue”; Et il s’en va un temps au Etats Unis puis il part écrire Tamata ou l’alliance à Issy-les Moulineaux, une commune située au sud-ouest de Paris, où il meurt en 1995.
Bernard Moitessier fait figure pour nous de conscience, c’est une balise épurée, à portée de regard ; c’est un peu la voix intérieure qui nous rappelle à l’essentiel et nous remet en question. La voix de Bernard Moitessier participe de cette résistance à l’uniformisation du monde, aux conduites humaines stupides, aux désordres du monde. C’est la voix de la paix.

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2- La littérature néo-océanienne

Qui suis-je dans ce que deviennent les îles ?

Que des Français installés à Tahiti écrivent, ce n’est pas une nouveauté : Albert Leboucher dans les années trente, (L’ancien et le nouveau Tahiti), Alphonse Hollande au cours des années cinquante (Tahiti sans couronnes ou Si Tahiti m’était conté), Noël Ilari (Secrets tahitiens), Marcel Marius (Sacré Tahiti) en furent dans le passé quelques témoins.
Ce qui est nouveau c’est qu’un certain nombre d’ Européens vivant depuis longtemps en Polynésie poursuivent une activité de création littéraire : Philippe Draperi (Poésies Gauguines 1989, Sables noirs 1994), Alex Du Prel (Le bleu qui fait mal aux yeux, 1988, Le paradis en folie 1994, Chantal Kerdilès (Chiens d'atoll 1992, Itinéraire polynésien 1995), Marc Fremy (Affaires de terres 1995, Trois papiers aux clous, un amour chinois 2000), Aiu Boullaire-Deschamps (Le Chien de Vénus) et d’autres. Est-ce parce que deux éditeurs locaux s’intéressent à leurs écrits et en publient un certain nombre ou parce qu’il y un retour en grâce de l’écriture pour les Occidentaux installés en Polynésie, je ne sais, mais force est de constater que cette littérature abonde depuis quelques années, j’ai relevé une liste d’une trentaine d’ouvrages. Rappelons qu’au cours des années soixante dix-quatre vingt Jean-Marie Dallet, alors installé à Moorea avait publié quatre ouvrages d’inspiration polynésienne : Gauguin ou l’atelier du tropique, Tahiti-jim, Je Gauguin et Paradis-Paradis. Autour du personnage Tahiti-Jim se retrouvent toutes les personnalités qui ont fait l’histoire polynésienne depuis deux siècles et racontent leur Tahiti. Dans Je Gauguin Dallet rédige les mémoires apocryphes de Gauguin ; Dallet rend l’exubérance de la Polynésie par une exubérance du langage qui fait le charme de ses récits. Dans Tentative de fuite (2000) Dallet développe les rêves et l’imaginaire d’un Français concernant Tahiti, mais la Polynésie n’est plus un havre de paix et ne guérit plus les maux de ceux qui s’y adonnent.
J’ouvre ici une petite digression pour dire qu’il faut ajouter à cette liste de nombreux ouvrages pour enfants - j’en ai recensé une trentaine- bi ou trilingue ou pour élèves d’âge scolaire : les éditions Haere po no Tahiti, des mers australes, le CTRDP, Aux vents des îles, enfin le motu publient ces ouvrages à finalité plus didactique que littéraire. Parmi ces ouvrages, on retrouve l’inspiration culturelle traditionnelle : légendes de Tahiti et des îles (CTRDP), Légendes polynésiennes (J.F. Favre), Aventures de Maui ( Ed. Dodd) aux éditions Haere po, la légende de Vairao éditée par les Maisons familiales rurales de la presqu’île.
Revenons à notre littérature de fiction. Le genre privilégié est celui de la Nouvelle qui concentre grâce à sa brièveté une multiplicité d'aventures ou de points de vue sur ce pays si difficile à saisir.
Ces écrivains sont à la fois les héritiers culturels de la tradition littéraire locale disons exotique et en même temps les artisans ou les façonneurs d’une nouvelle expression littéraire, liée à leur insertion dans la Polynésie. Ils mettent en lumière par exemple, l’écart existant entre le droit et la coutume, la confrontation parfois douloureuse de la tradition et de la modernité, la relation entre les Polynésiens et les Européens, le rêve de la bonté humaine qui se mue en cauchemar, les questions d’environnement, de violence, le lien à la terre etc. Un certain nombre de “spécificités locales” sont parfois évoquées avec humour ou dérision.
A travers également des récits de séjour (Claire Guillon Raynal, La maison de Taunoa), d’expériences heureuses (Jean-Pierre Marquant, Aiu Boullaire-Deschamps, Une vie d’exception aux Tuamotu, Jean-Claude Brouillet L’île aux perles noires) ou malheureuses (Jean-Claude Lama avec Regards), des essais (Philippe Draperi avec La nef des fous -l’improbable psychanalyse de Tahiti), ils cherchent à faire émerger une représentation souvent paradoxale de la Polynésie contemporaine, dans ses liens avec le passé (Patrick Chastel, Le sourire du tiki), dans ses relations inter-ethniques (Marc Fremy), dans les ancrages insulaires (René Garenne dans Jean des îles, Chantal Kerdilès dans Itinéraire polynésien). Le mythe n’est plus au rendez-vous du réel, la réalité est complexe, problématique, les schémas culturels se transforment. Ces écrivains expriment, néanmoins, en même temps leur propre recherche d’identité dans un pays, où certes la présence française reste forte, mais qui est en train de se structurer en s’écartant peut-être de l’unique modèle culturel métropolitain.

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3- La littérature francophone d’émergence

de la culture à l’identité personnelle

L’écriture, dès qu’elle a été prise en compte par les Polynésiens a essentiellement exercé une fonction de sauvegarde voire de refuge des “traditions”. Les “puta tupuna”, les Mémoires de la reine Marau, le récit du Tahiti aux temps anciens de Teuira Henry , les chroniques historiques du clan Salmon, ainsi que des récits et légendes publiés régulièrement dans le BSEO, autant que les Mémoires d’avenir d’une île australe de Taaria Walker, tous ces ouvrages ont certes cherché à établir une “doxa” -clanique ou familiale- sur l’histoire, mais surtout à sauver, à figer et à valoriser un passé souvent proche dans le temps, qui était en train de disparaître. C’est une démarche assez pathétique que de confier à l’écriture la tâche de résister au temps dévastateur et de témoigner de ce qui n’est plus. La Polynésie n’a pas connu durant les périodes missionnaire et coloniale d’ oeuvres littéraires créatrices, ni même des productions relevant du prosélytisme chrétien.
Bien différentes sont les fonctions que l’écriture, associée à la fiction -apparue depuis une vingtaine d’années en Polynésie- peut recouvrir. Elle constitue un “transfert” au double sens psychanalytique et technologique du terme. En entrant dans une forme d’expression jusqu’alors “étrangère”, le Polynésien s’approprie dans un premier temps cette technique, grâce à laquelle il s’observe et prend conscience de lui-même et de la société à partir d’un nouveau point de vue. Il peut ensuite opérer une double ré-interprétation syncrétique de la culture tout en maniant un langage devenu universel : la société change par l’écriture et l’écriture change à son tour la culture et la société. Même si la littérature polynésienne cherche encore son public (polynésien) et que les écrivains n’ont pas de reconnaissance sociale immédiate, son apparition à la fin du XX° siècle atteste d’évolutions culturelles profondes. Une vingtaine d’ouvrages relève de cette littérature.
Qu’en dire en quelques minutes ? C’est d’abord un discours polynésien dans la forme et le contenu.
Dans la forme. Ses particularités stylistiques et rhétoriques ont été définies par deux chercheurs polynésiens, d’un côté par Winston Pukoki qui la nomme "oraliture" qu'il décrit comme "toute forme scripturalisée relevant de l'oral" et d’un autre par Flora Devatine qui la qualifie "d'écriture orale" : c'est dire l'importance de l'inspiration et de la prosodie traditionnelle tahitienne dans l'écriture francophone qui renvoie également à la problématique plus large du passage d’une oralité à l’écriture. Par ailleurs le français étant la langue véhiculaire de cette littérature, un certain nombre de problèmes inédits se pose, notamment les rapports entre langue et littérature, et entre langue et culture.
Discours dans le contenu. Cette littérature forcément se cherche : elle raconte des histoires, d'amour pluri-ethnique et de hombo avec Chantal Spitz, d'enfance avec Michou Chaze ou Jimmy Ly, des histoires dans l'histoire au moment des contacts interculturels avec Louise Peltzer, des histoires du passé avec Charles Manutahi, des histoires d'aujourd'hui, symboliques et allégoriques, sur un air d'autrefois avec Jean-Marc Pambrun. Elle célèbre le fenua, c’est à dire les lieux, les dieux, les hommes et les héros, les îles et les marae, elle cherche à faire revivre un passé dont elle réécrit la geste. La tradition culturelle, même revisitée, nourrit donc les écrivains polynésiens, lesquels cherchent aussi un dépassement.
L’imaginaire produit, se découpe, à mon sens en deux tendances :

  • La première consiste en l’affirmation d’une continuité dans l’ordre culturel, par rapport à une “culture-racine” considérée comme une “culture-ressource”. Disons rapidement, que les productions de Henri Hiro, de Flora Devatine, de Jean-Marc Pambrun, de Charles Manutahi et de Chantal Spitz sont autant de recherches culturelles et d’identité avec toute la palette de diversité que cela suppose.
  • La deuxième tendance me semble opter pour une affirmation de l’individu. Elle est parfois contenue dans la première. A nouveau Flora Devatine avec sa réflexion novatrice sur l’acte d’écrire, Louise Peltzer dans La lettre à Poutaveri, Michou Chaze dans son évocation du monde de l’enfance, et Chantal Spitz dans L’île des rêves écrasés où le travail le plus fécond me semble de l’ordre de l’imaginaire et de l’écriture, du style.

Sous des formes particulières à la Polynésie cette littérature porte en elle également l’expression de la révolte.
Enfin, un récent concours littéraire organisé par un quotidien de Tahiti a permis de révéler de jeunes talents, qui ont confié à l’écriture leurs souffrances. L’écriture sert moins à inventer une fiction qu’à témoigner et à se raconter ; la tendance réaliste, souvent autobiographique est donc forte : trois récits évoquent d’abominables viols incestueux 1, quatre histoires sont construites à la suite d’une adoption (fa’amu) problématique. La question de l’identité (te iho tumu) est récurrente : “qu’est-ce qui fait de moi un Polynésien ?” s’interroge l’un des auteurs qui recherche et énumère des critères d’appartenance : le sang, la langue, le lien à la terre ou la connaissance de la culture etc. ? Cette recherche d’identité est important pour éviter de voir l’individu éclaté et destructuré. L’identité se définit également métisse lorsque des parents sont originaires d’archipels différents et de religions chrétiennes concurrentes. Les récits témoignent d’identités refoulées, ou en recherche, en tout cas paradoxales. C’est dans cette souffrance qu’il faut trouver l’origine de l’écriture libératrice de ces adolescents et jeunes adultes : pathétique, par exemple, est le récit de cette narratrice qui n’additionne pas ses identités, mais les exprime par une série de négations : “je ne suis ni chinoise, ni tahitienne”, “ni protestante” ni “catholique” . Elle se sent à peine exister et pour ainsi dire jamais reconnue.

1- un jeune garçon, né d'une rencontre entre une très jeune fille et un militaire énumère les conséquences psychologiques du viol dont il a été victime de la part de son beau-père diacre : "soumission, impuissance, infériorité".

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4- Littérature polynésianophone d’émergence

L’écriture pour approfondir le lien culturel

Concernant les productions contemporaines en langues polynésiennes, les textes publiés sont certainement moins nombreux que les manuscrits écrits ou conservés et ce malgré les concours organisés par l'Académie tahitienne -créée en 1972, laquelle travaille davantage sur le dictionnaire de la langue tahitienne. La publication en langues polynésiennes d’ouvrages de type divers n’a jamais été la priorité des politiques culturelles du Territoire. Peu de livres sont disponibles et pourtant le demande est grande, à commencer par l’institution scolaire. L'enseignement des langues polynésiennes à l'école peut en effet constituer l'un des biais à la diffusion d'oeuvres (Turo a Raapoto, Tama 1991). Il semble que le fait littéraire écrit ne soit pas encore assez intériorisé ou rendu nécessaire en Polynésie. Il ne suffit pas en effet, de s'adresser aux Polynésiens en langues polynésiennes pour qu'un livre soit acheté et lu.
Patrick Amaru, Hubert Brémond, Flora Devatine, Henri Hiro, Charles Manutahi, Rui a Mapuhi (= Louise Peltzer), Valérie Gobrait, Teriiama Vaetua ont produit ou produisent encore une oeuvre qu'ils traduisent parfois eux-mêmes en langue française.
Concernant les ouvrages publiés en langues polynésiennes, on ne sera pas surpris d’observer le lien quasi “naturel” noué entre littérature et culture. L’inspiration est totalement puisée dans le pays entre une culture traditionnelle et ses avatars historiques, dont on reprend les types voire la rhétorique etc., et une expression plus moderne (Peltzer, Amaru). Patrick Amaru vient de publier l’ouvrage pour lequel il a reçu le prix littéraire de l’an 2000. Son titre en français : ”les jeunes pousses (les prémices) de la moisson”; Il est composé de 4 récits, trois sont tournés vers le passé et la tradition, autant dans la langue, la disposition que le contenu, le dernier récit est puisé dans l’imaginaire de la vie d’aujourd’hui. C’est un récit réaliste situé pour une part aux Tuamotu et l’autre à Tahiti où se mêlent l’amour et ses conflits, les péripéties de l’existence et les fléaux de la vie comme l’alcoolisme. C’est aussi une oeuvre de combat en faveur de la langue tahitienne et des valeurs traditionnelles comme la terre.

"J’ai recherché
l’identité originelle      écrit Parick Amaru
elle s’était déchirée
dans la course du temps
j’ai poursuivi
l’identité errante
elle s’est révélée
Dans la course du temps
Le raisonnement a sombré
la pensée a chaviré
le temps a changé
Qu’est-ce qui est mien ?
quelle est mon identité ?"

Enfin, Flora Aurima-Devatine s'interrogeait récemment sur le fait littéraire polynésien et se demandait si une littérature maohi pouvait être équivalente sur les plans de la production, du contenu et de la réception aux littératures occidentales. Question de fond effectivement à laquelle l’avenir se chargera de répondre.

Je voudrais également signaler aussi une production en langue polynésienne qui n’est pas forcément littéraire. Elle provient des Eglises, notamment de l’Eglise Evangélique, dont on connaît la pugnacité en matière de défense de la langue. Ce sont des textes de contextualisation théologique, des essais portant sur les liens entre la modernité et la culture, la culture, l’identité et la foi. Ils sont lus dans le cadre d’animation diverses (Turo a Raapoto, te rautiraa i te parau a te Atua e te iho tumu maohi, l'exaltation de la parole divine et de l'identité maohi 1988, Haapii : te ea e tae atu ai i te ite 2001 etc). Ces ouvrages confortent l’identité polynésienne. Leur contenu a pu parfois déclencher avec des organes de presse des polémiques.

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Conclusion : des écritures pour des lecteurs

J’ai évoqué ce matin plusieurs littératures qui cheminent selon des logiques propres dans la Polynésie contemporaine. Qu’elles véhiculent des représentations déjà constituées ou innovent et attestent ainsi d’une rupture, d’une naissance voire d’une renaissance, elle répondent toutes à des questionnements littéraires et au-delà et concourent à faire évoluer le concept-même de culture polynésienne. Le processus engagé opère visiblement une redéfinition et une redistribution de l’imaginaire, lequel ne reflète pas encore toujours les évolutions des mentalités, comme si un certain nombre de transformations socio-politiques ne trouvait pas encore leur expression sur le plan littéraire.
Les littératures contemporaines présentes en Polynésie ont, à mon sens, deux fonctions essentielles à assumer :

  • la première celle du dévoilement, de tous les dévoilements, un travail donc d’élucidation
    (pour cela il faut peut-être transgresser des tabous et reconnaître à la fiction un écart par rapport au réel),
  • la seconde celle d’inventer, de multiplier ou d’approfondir ses expressions linguistiques.

Il n’est pas question aujourd’hui d’élaborer une synthèse de ces parfois timides tentatives littéraires, même si certains textes semblent se répondre ou que certaines démarchent peuvent paraître parallèles. Ces littératures renvoient à des ancrages humains différents. S’il y a co-existence entre elles sur les étals des libraires, il y a divergences à travers les formes littéraires qu’elles empruntent, la vision du monde qu’elles explicitent, il y a divergence encore dans l’expérience du monde que chacune d’elles révèle.
Ces littératures renvoient à des ancrages humains différents. S’il y a co-existence entre elles sur les étales des libraires, il y a divergences à travers les formes littéraires qu’elles empruntent, la vision du monde qu’elles explicitent, il y a divergence encore dans l’expérience du monde que chacune d’elles révèle.
Qu’elles perçoivent la Polynésie comme un cadre esthétique, un cadre existentiel ou un cadre socio-culturel, que les rivages soient décentrés, ou naturalisés ou que l’espace soit l’objet d’une réappropriation par l’écriture, que l’imaginaire soit construit à la place du réel ou qu’il relaye un passé aboli, que l’écriture renvoie à la conscience d’une identité ou à la reconnaissance d’une identité plurielle, qu’on assiste enfin à la revisitation d’une histoire reconstituée ou à l’identification de “l’homme ordinaire” à ses fictions, il y a donc en Polynésie richesse autant que diversité et surtout pour l’avenir un large espace littéraire à façonner.

Mais au fait, existe-t-il en Polynésie, au sein de la population, une attente littéraire ?

Daniel Margueron mai 2002, OTAC, Papeete.

Docteur-ès-lettres, directeur du lycée Samuel Raapoto à Tahiti, a publié notamment : Tahiti dans toute sa littérature, L'Harmattan 1989 et dans Littératures francophones d'Asie et du Pacifique, Nathan 1997, la partie consacrée à la Polynésie française.

© Daniel Margueron,Tahiti, mai 2002 ; Citations et traductions autorisées avec mention d’origine. Si possible envoyer justificatif : margueron@mail.pf

Sur le site des Lettres océanes, la conférence de Daniel Margueron : Tahiti ou l'atelier d'une invention littéraire, Tahiti, avril 2002.

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