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Les Passeurs de signes
Dans cette intervention il s'agit d'interroger le rapport des écrivains et des peintres occidentaux avec la Polynésie, sous le signe de Gauguin, du regard qui a contribué à former une certaine image du monde tahitien et qui a donné des indications essentielles, depuis Segalen, aux écrivains occidentaux postérieurs pour repenser les rapports de la peinture et de l'écriture, de relancer la question de l'image.
Nous vivons aujourd'hui un profond malaise du sens, qui se traduit par la perte de la force expressive des images langagières et visuelles, au profit de formules banales, de clichés passe-partout. Ce malaise affecte les sociétés sans livres où la transmission et le savoir se faisaient autrefois par d'autres chemins que celui de l'écriture mais aussi les sociétés où la pensée et la culture se construisent dans les livres, les deux deviennent de plus en plus des sociétés privées d’œuvre qui permette de vivre en gardant la mémoire du temps, au lieu de traverser l'existence dans le cercle étroit où se confondent des bribes de l'ancienne culture et les images virtuelles.
Nous sommes tous confrontés à la mondialisation des signes où rien ne semble véritablement commencer et rien ne s'achève non plus mais tout s'échange dans l'équivalence universelle. Ce malaise frappe toutes les nations dans leur histoire, transformant les histoires, les récits et les signes spécifiques en un amas confus et informe, sans origine ni projet, d'où émérgent quelques recettes locales, quelques concepts à la dérive et des lambeaux des dieux disparus.
La responsabilité de cette situation incombe d'abord aux médias, qui détiennent aujourd'hui le monopole des informations et de la circulation des signes, à l'école qui semble avoir perdu le sens de "formation", d'apprentissage du sens, au profit de l'école des loisirs, où des nouveaux dogmes reçoivent leur légitimité comme celui que les "tags" c'est "mieux que Gauguin".
Le malaise vient de la difficulté de bien comprendre à la fois le caractère dialogique de l'existence singulière et collective, le fait que la culture, la formation de l'esprit humain, ne se constitue pas dans le monologue, d'une façon indépendante, mais dans la rencontre avec l'autre, que la culture n'est pas une addition de références, un patchwork de signes mais une confrontation pour la reconnaissance, une lutte pour la "forme".
L'échange véritable entre cultures ne peut se faire que sur des arêtes d'intensité, par un double mouvement d'appropriation des signes nouveaux et de dépossession de ce qui jusque là nous apparaissait comme familier et évident.
Mon attention ira essentiellement aux "exotes" de l'Occident pour employer le terme de Segalen, dont la particularité c'est le refus de s'installer dans les certitudes de leur culture d'origine et la quête d'un équilibre instable avec l'autre, entre familiarité et étrangeté, entre participation affective et regard éloigné.
L 'inquiétude sur la destinée des cultures accompagne la rencontre des écrivains occidentaux avec la Polynésie, depuis Hermann Melville et ses deux romans Taipi et Omou consacrés aux Mers du Sud, qui ne sont pas un des suppléments exotiques aux voyages de découverte mais le rapport au destin que nous imposent les "hauts lieux" : Montagne Ste Victoire, Polynésie, plaines désolées de la terre de Feu, cités à la lisière du songe et de la réalité. Avant de devenir des clichés touristiques, ces vrais lieux mettent à l'épreuve les certitudes héritées, les valeurs instituées. Avec Melville la littérature de voyage ne se conçoit pas comme accumulation d'expérience, surplus du sens à déverser dans la grande escarcelle de la Raison occidentale, mais comme confrontation avec le mystère du Mal présent dans l'histoire des hommes, avec les grandeurs mythiques dont un des modèles est Moby Dick.
Max Radiguet, dans son livre Les derniers sauvages écrit lors de l'expédition coloniale aux Marquises à bord de la Reine Blanche en 1842, met en lumière les ravages de la colonisation, le danger que le peuple des Marquises s'éteigne. A la fois dessinateur et écrivain, Radiguet n'entend pas nous donner un document sur les curiosités locales, il mélange la fiction romanesque et le témoignage ethnographique, le geste du dessinateur qui traduit le formes d'un monde qui s'étiole et la conscience aiguë de devoir garder les signes labiles de ce monde en danger.
Robert louis Stevenson, l'écrivain écossais, partage ce même sentiment d'un effondrement des références du monde polynésien, dans son livre Dans les Mers du Sud, tout en montrant que la fragilité des mondes anciens vient du manque d'une mémoire écrite, qui puisse aider à comprendre ce filet de paroles et d'images pour capturer le temps destructeur et la fuite des dieux.
Il s'agit pour Stevenson de devenir le tusitala , le conteur d'histoires, de se faire la mémoire vivante d'un monde ou la mémoire et l'oubli connaissent une profonde mutation.
Si la Renaissance européenne a été rendue possible par l'apport des intellectuels grecs, syrien, libanais qui se sont réfugiés en Italie, lors de l'effondrement de l'empire Byzantin au début du XV siècle, qui ont sauvegardé les textes des philosophes grecs, elle a été rendue effective par les philosophes arabes (Al Kindi, Avicenne, Avérroes) qui depuis le IX° siècle jusqu'au XII° siècle ont traduit et commenté Aristote et Platon dans leurs langues. C'est dans l'héritage assumé du monde grec renouvelé, dans la confrontation du Christianisme et de la tradition païenne classique que se joue le renouveau de la culture occidentale.
Toute Renaissance exige l'épreuve du passage des langues, l'essor de la traduction comme confiance dans l'autre, le courage de ne pas uniquement le concevoir comme un ennemi mais comme un interlocuteur, non comme producteur de "fantasmes" mais comme une incitation aux "formes."
La "Renaissance Ma'ohi" des années récentes a été préparée, comme dans toute l'histoire des civilisations, par des brassage et une mise en confrontation des signes "nationaux, "locaux" avec les cultures et les signes étrangers. Ce renouveau a été préparé également par des intellectuels et des artistes occidentaux. C'est une des lois de l'histoire : "ruse de la raison" (Hegel) ou Histoire du sens qui court au dessus des histoires locales, comme le voulait Vico.
Lorsque le philosophe de l'art travaille sur l'influence que l'art primitif a eue sur les avant-gardes artistiques du début du XX siècle (expressionnisme, cubisme, futurisme), il remarque qu'il y a eu un effet de retour, que la connaissance ethnologique des oeuvres primitives, africaines ou océaniennes, a renouvelé l'art occidental mais que c'est aussi grâce à l'artiste moderne qu'un nouveau regard s'est mis en place sur les qualités des arts premiers. L'art moderne a contribué à rendre accessible ces arts, et ces derniers ont permis l'éclosion de nouvelles perspectives au sein de l'art occidental. Une coalescence culturelle, un croisement salutaire dont témoignent les livres et les oeuvres ; sans les livres il n'y a pas d'héritage possible, avec eux ce n'est pas uniquement un monde particulier qui surgit, c'est le phénomène de monde en tant que tel : unité différentielle où se conjuguent les replis du temps, les déchirures qui accompagnent toujours la naissance du nouveau, les espoirs et les échecs
du désir, l'affirmations de la présence du divin dans le monde, la communauté des morts et des vivants.
Sans les œuvres, le passé reste lettre morte, tout au plus il se confond avec l'hameçon, le chasse-mouche, le berceau, le cercueil, la bouée, objets erratiques et déchirants dans leur solitude lorsqu'on les prend isolément, choses vivantes lorsque la parole les remet dans des nouvelles configurations du sens.
Le passé ne nous transmet pas uniquement des informations objectives, au désespoir des archéologues, ni un patrimoine génétique "pur" comme le prétendent certains biologistes, mais nous éprouvons nos signes, notre savoir et nos valeurs et dans un horizon temporel et spatial plus vaste grâce aux valeurs et aux signes de l'autre, nous devenons conscients de notre culture lorsque nous faisons l'épreuve de l'étranger.
Ce n'est qu'aux yeux d'une culture autre que la culture native se révèle de façon plus complète et plus féconde.
Ce que nous apprennent l'art et la littérature : les cultures ne sont pas étanches, fermées sur elles-mêmes et autonomes mais en dialogue, autant avec leur propre passé qu'avec les autres cultures.
Dialogue : ce qui ne veut absolument pas dire "bienséance."
Ne confondons pas non plus l'artiste et le saint. Gauguin peut être par certains côté une fripouille, avoir partagé le discours colonial dominant sur la communauté chinoise, son oeuvre témoigne d'une toute autre ouverture.
La rencontre de Gauguin avec la Polynésie va sous le signe de l'étrangeté, de quelque chose qui engage la totalité du sujet, du "moi", mais qui dépasse indéfiniment tout subjectivisme
étrangeté qui est d'abord le rapport peinture-réalité.
Depuis son arrivée à Tahiti en 1891, sa peinture est à la recherche d'un rapport entre la culture occidentale et le monde.
Tableau : Te tiare farani (1891) Musée Pouchkine
Le "bouquet de fleurs de France" : deux mondes en présence : le monde tahitien, le garçon au regard surpris, la femme au col monté et au sourire moqueur sujet central : le bouquet de lauriers-rose, nature morte dans la grande tradition de la peinture occidentale depuis le Caravage, les peintres flamands jusqu'à Cézanne et Degas.
Fleurs d'anthologie.
Une confrontation de mondes.
Une communauté n'est pas une addition de subjectivités mais un projet de formation, une structure ouverte et dynamique. Qu'est-ce qu'une une communauté humaine sans le "nous", sans la prise en compte de la différence et le projet de constitution d'un"moi commun"?
Il faut un certain temps pour dire "nous", il ne suffit pas d'énoncer, au bout de quinze jours d'arrivée sur le territoire : "notre fenua."
La communauté véritable est à l’œuvre lorsque le projet constructeur prend la place de l'esprit de vengeance, lorsque l'atrophie de la mémoire se change en métamorphose du souvenir, sans clins d’œil mais les yeux grands ouverts, comme nous l'apprend la peinture.
C'est l'art qui apprend l'habitude à la multiplicité, qui garde la diversités des cultures comme principe fondamental, qui évite l'homogénéisation des images du monde et la réduction de la littérature au document ethnologique, sans pour autant céder à l'uniformité. L'art apprend à évaluer dans les visages du monde ceux qui méritent attention et passion, et ceux que l'on peut délaisser avec discrétion et sourire.
Les "tags" ne sont pas mieux que Gauguin, grâce à Gauguin je peux comprendre et éventuellement apprécier les "tags", l'inverse est un mensonge idéologique de la mauvaise conscience, de la "belle âme". Les tags marquent un territoire d'appartenance, dessinent la limite entre dehors et dedans, s'inscrivent dans un rapport conflictuel du même et de l'autre
; l’œuvre d'art fait surgir un "lieu", un espace liminaire, un seuil du sens avant d'être assignation à résidence et propriété.
Laissons la notion de "territoire" à d'autres disciplines, essayons de comprendre le "lieu" que l’œuvre d'art configure:
Tableau : Ia orana Maria, (91-92)
Un tableau peut être vu, connu sans être compris.
Tentative de fusion de deux univers culturels.
Annonciation.
Tableau : Les seins aux fleurs rouges (1898)
Le double mouvement, attrait et retrait ; offrande et réserve.
Une "illumination" au sens de Rimbaud : le moment où le sens se dévoile, il prend aussi sa distance.
Dans Noa Noa Gauguin avait parlé de l'âme tahitienne "avec ses brusques passages de gravité" (Noa-Noa, 67), avec ses vagues à l'âme et son désir effréné de vie, son ouverture inconditionnelle et son retrait énigmatique.
L'image véritable est celle qui parvient à traduire cette charge d'invisible dans l'élément du visible.
L'art métamorphose le radicalement autre en présence à distance.
Nous avons ici avec ce terme de "présence à distance" le sens le plus ancien du "sacré."
Dans l'histoire occidentale de la modernité, l'art a permis de garder vivant le sens du sacré dans le mouvement de démythisation et de désacralisation dans lequel sont prises les manifestations du monde depuis la Renaissance, y compris les religions institutionnalisées, soumises aux tentations de devenir des "religions culturelles" qui entrent souvent en conflit avec le politique.
L'importance de Gauguin est d'avoir suscité dans sa peinture à Tahiti et aux Marquises le sens du sacré comme "passage" du divin, il n'y a de lieux divins que là où le dieu est passé, la beauté étant le signe même de ce passage.
En art, plus que jamais l'origine et l'identité sont devant nous, l'être est ce qui demande de nous création pour être connu.
Tableau : Maternité (1898), musée de l'Ermitage
On ne comprend pas Gauguin sans la question mariale, de la Vierge "fille de son fils" (Dante)
sans la question de l'engendrement des formes.
Offrande de la présence qui va avec un retrait, ce que j'appelle "le passage du divin."
Pouvons-nous vivre dans un monde totalement désacralisé ?
Tableau : Femmes sur le bord de la mer (99)
L'intégration de la référence religieuse dans l'élément du monde fusion d'horizons.
D'ici le dialogue permanent des écrivains du XX siècle qui ont fait l'expérience de la Polynésie avec Gauguin.
Le langage indirect de la peinture saisit la vérité d'un lieu, d'un être dans la puissance silencieuse du langage pictural, dans l'évidence perceptive qui nous présente, dans une forme finie un devenir illimité, l'expérience originaire des choses mêmes.
Comme l'écrit Paul Klee : "la peinture n'imite pas le visible, elle rend visible."
Je dirai que pour apprécier la peinture, comme la littérature, il est nécessaire de voir dans les images que le passé n'est pas achevé, mais en attente d'éclosion, c'est voir dans les choses plus que les choses : le chiffre de leur destin pour nous.
C'est cette dimension archaïque, au sens d'originaire, qu'est le centre obscur, fécond et dramatique, éclatant et mystérieux de la rencontre de l'art occidental avec la Polynésie.
La rencontre décisive de l'art et de la littérature occidentales avec la Polynésie se fait dans la confrontation du "sens de la présence" que le monde polynésien n'a cessé de montrer dans ses signes et ses dieux, dans la danse et le rapport à l'espace, dans son mode spécifique et charnel d'habiter le monde et du "sentiment du temps" propre à la culture européenne.
Toute l’œuvre de Matisse, après son voyage en Polynésie en 1930, va sous le signe du remerciement à ce que la Polynésie a apporté à sa peinture : le prodige des formes naissantes, cette éclosion du sacré que nous retrouverons magistralement dans la chapelle de Vence, la transformation des souvenirs de la lumière de Tahiti en formes durables de la couleur.
Le passeur de signes dans la mythologie occidentale est également un passeur d'âmes (Toth dans la mythologie égyptienne est à la fois le dieu de l'écriture et le passeur des morts).
Tableau : Nature morte aux oiseaux exotiques (1902), Atuona, musée de l'Ermitage
Les fleurs coupées; les oiseaux du paradis terrassés, la calebasse du voyageur ; les éléments symboliques comme bilan de l'existence : un achèvement du rêve exotique, sous le regard de l'idole à la perle noire. La nappe sur laquelle reposent les objets couvre non une table mais le coffre de marin qui a voyagé avec Gauguin depuis son adolescence et l'expérience de pilotin, présence fidèle de ce sentiment du perpétuel voyage.
Testament pictural de l'étranger ; avant d'être une détermination géographique, juridique ou culturelle, dimension ontologique de l'être au monde.
Synthèse de proche et de lointain, l'étranger est celui qui fait signe vers la dimension commune de l'existence : sa condition finie, sa dimension de Passage.
Fin de Moby Dick : Ishmael, le narrateur, est le seul survivant du naufrage, grâce au cercueil de Queequeg, le harponneur maori qui a copié sur sa pirogue-cercueil les tatouages dont le sens lui est devenu étranger.
"Soutenu par ce cercueil pendant un jour et une nuit entière, je flottai sur l'Océan qui grondait doucement comme un chant funèbre. Le second jour une voile se dressa, s'approcha et me repêcha enfin. C'était l'errante Rachel."
Le coffre de Queequeg a connu sa dernière métamorphose : de témoin de signes mort, il est devenu le porteur de salut, il est au sens éminent le livre que nous avons honoré pendant ces trois jours, qui transforme la mémoire morte en signes vivants, qui met le culte de la mémoire au service du temps encore et toujours à venir.
Riccardo PINERI, Université de la Polynésie Française
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