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Texte de Patrick Doigneaux :

la symbolique de l'éventail dans l'oeuvre de Gauguin

[extrait d'un ouvrage à paraître pour le centenaire de la mort de Paul Gauguin, en mai 2003.]

Jeune fille à l'éventail
Jeune fille à l'éventail
Gauguin, 1898


Il est sacré, intemporel, symbole. Il sacre les grands, emblématique ; hiératique il consacre la femme. Derrière lui elle cache son âme, tout en la dévoilant par le geste ; par la forme agitée.
Il est sa grâce retrouvée.
Il était pharaonique, il devient royal, la noblesse s’en est parée. Les plus grands peintres l’ont célébré ... « de scène plus ou moins galantes ». Brantôme perpétré. La Bourgeoisie du XIX° siècle s’en est emparé. Et le symbole devint objet ; fusse-t-il de nacres, de pierreries incrustées. Il est détourné, consommé. Il ne cache plus l’âme, il montre, ostentatoire, non plus l’être mais le paraître. En toute logique, il devait tomber dans l’oubli en disgrâce chez les écrivains et les peintres. Il n’en fut rien. Il resta célébré.
Après les grands maîtres classiques, les « iconoclastes » modernisant, trublions des valeurs établies s’en emparent et de nouveau le parent le re-sacralisent. Qu’ils se nomment « impressionnistes », « post-impressionnistes », « Nabis », qu’ils Japonisent ou « s’ensauvageonnent », il seront les « néo-transmetteurs » du symbole retrouvé, de l’intemporalité réinventée.
L’objet est le lien du passé, le présent restauré, le futur trouvé. Le XX° Siècle peut alors commencer.

Étrange paradoxe que Gauguin et l’éventail ! Tout devait les opposer. Tout les a unis. De Paris aux Marquises, l’Éventail, atemporel, fut de toutes les étapes de sa vie. Étrange gémellité ? L’Éventail est son œuvre à part entière. Il est entier dans son œuvre. Gauguin fut son passeur de sens, sa signature transmise.
Koké mourant, Paul commençant, ici ou ailleurs qu’importe à présent, Gauguin à Paris ou en Normandie, en Provence - porte de l’Orient entrebâillée, en Bretagne - granit millénaire retrouvé, à la Martinique là-bas, à Tahiti ailleurs, aux Marquises enfin, l’Eventail ne l’a pas quitté et se renouvellera même sous une forme tribale, primitive, renouée dans le chasse-mouche. Phœnix renaissait de ses cendres. Mais n’est-ce pas là sa destinée ?


Alors gémellité paradoxale ? Paroxystique ? Etonnante ? Mystérieuse ?
Mystérieuse peut-être dans le sens ou le mystère nous échappe ; étonnante certainement pas lorsque l’on s’attache à Gauguin le passeur de signes, le transmetteur de sens.
Gauguin, une vie, une œuvre, un éventail ... Paradoxal ? Paroxystique ? Pas plus : « par ce qu’il était moi, parce que j’étais lui » semble me souffler à l’oreille Ronsard réveillé. Réponse poétique ! Simpliste ! Non, cela peut s’expliquer.
L’Éventail culte, tombé au rang d’objet, symbole détourné, embourgeoisé, tarifé, ne pouvait que séduire Gauguin le « sauvage », le « cannibale » du XIX° siècle finissant, avant Picasso « l’anthropophage » fondateur du siècle nouveau et de Malraux.


Mais que peut bien avoir converti « sauvage Koké » au culte de l’éventail-chasse-mouche ?
D’abord sa forme. Le demi-cercle. Le symbole ne peut que l’attirer. Cette forme est lui, comme il est elle. Sa forme est sens, lui est symbole.
Elle est intemporelle, il est présent.
Elle est âme, il est peintre.
Le demi-cercle est chargé d’une valeur expressive à nulle autre pareille : il est spiritualité.
Il est sacré dans son apogée, déité à son Zénith. Il est tympan d’église, arc roman, voûte cosmique dans les « hautes heures » du livre de prières. Il y a en lui de l’arc de triomphe romain. Il est dans l’amphithéâtre grec, dans l’architecture de Ledoux.
Dans toute civilisation son sommet est spiritualité, mais déjà il redescend, s’appesantit, il redevient terrestre, terrible. Le temps nous rappelle à l’ordre de notre condition humaine, à notre triple interrogation originelle : « D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? ».1 Il nous ramène à notre condition d’être de passage. Et le demi-cercle se fait demi-sphère, hémisphère. Il est la vie, l’enlisement avant que de monter dans l’arche de Charon pour rejoindre l’intemporel.
Cette expressivité millénaire, symbolique ne pouvait être pour Gauguin que signe, lui l’écartelé, le Koké du temps et de l’espace renoués.

Pourquoi encore l’objet semi-circulaire chez lui ? Une autre raison est plus bassement prosaïque, matérielle, nourricière même, si l’on veut que l’esprit exulte. Tel est notre lot sans cesse réitéré.
En ce XIX° siècle finissant la « Bohème » est rude, la vie d’artiste difficile. Vivre de son huile, fusse-t-elle pure, vierge ou « saint chrême » se révèle impossible à l’heure de saint-frusquin béatifié. Le mécénat est enterré. Pour vivre il faut vendre à défaut de perdurer.
À cette question Durand-Ruel répond aux artistes : « L’Éventail ». Il faut bien manger pour créer, quitte à faire du petit ? Du commercial ? Pas seulement. Durand-Ruel l’a bien compris avec Pissarro le sage ou Gauguin le sauvage. Ils pourront ainsi exister. Transmettre.


Gauguin et L’Eventail, c’est le premier maillon vers la Polynésie ; c’est l’objet sacré qu’il retrouva et peignit jusqu’en ce 8 mai.
L’Éventail aux Marquises, c’est le spirituel retrouvé. Avec une variante morphique il est chasse-mouche. Koké ne s’y est pas trompé. L’art est symbole, d’ailleurs ne signera-t-il pas une de ses dernière toile du titre « Jeunes filles à l’Eventail », en 1902. Jeune fille à l'éventail



Ainsi il avait réussi l’union des inconciliables, l’ultime syncrétisme, celui qui préfigure le XX° siècle, Pablo Picasso et son alchimie.

Ainsi le passeur pouvait passer ce jour de mai au-dessus d’Atuona. C’était en mai 1903.

¹ Gauguin. Huile sur toile. 1898

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