Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser
l'or, les rubis et les
émeraudes.
« Où sommes-nous? s'écria
Candide; il faut que les enfants des rois de ce
pays soient bien élevés, puisqu'on
leur apprend à mépriser l'or et les
pierreries. » Cacambo était aussi
surpris que Candide. Ils approchèrent enfin
de la première maison du village; elle
était bâtie comme un palais d'Europe.
Une foule de monde s'empressait à la porte,
et encore plus dans le logis. Une musique
très agréable se faisait entendre, et
une odeur délicieuse de cuisine se faisait
sentir. Cacambo s'approcha de la porte, et entendit
qu'on parlait péruvien; c'était sa
langue maternelle: car tout le monde sait que
Cacambo était né au Tucuman, dans un
village où l'on ne connaissait que cette
langue. « Je vous servirai
d'interprète, dit-il à Candide;
entrons, c'est ici un cabaret. »
Aussitôt deux garçons et deux filles
de l'hôtellerie, vêtus de drap d'or, et
les cheveux renoués avec des rubans, les
invitent à se mettre à la table de
l'hôte. On servit quatre potages garnis
chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui
pesait deux cents livres, deux singes rôtis
d'un goût excellent, trois cents colibris
dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un
autre; des ragoûts exquis, des
pâtisseries délicieuses; le tout dans
des plats d'une espèce de cristal de roche.
Les garçons et les filles de
l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs
faites de canne de sucre.
« Les princes de leur famille qui
restèrent dans leur pays natal furent plus
sages; ils ordonnèrent, du consentement de
la nation, qu'aucun habitant ne sortirait jamais de
notre petit royaume; et c'est ce qui nous a
conservé notre innocence et notre
félicité. Les Espagnols ont eu une
connaissance confuse de ce pays, ils l'ont
appelé El Dorado, et un Anglais,
nommé le chevalier Raleigh, en a même
approché il y a environ cent années;
mais, comme nous sommes entourés de rochers
inabordables et de précipices, nous avons
toujours été jusqu'à
présent à l'abri de la
rapacité des nations de l'Europe, qui ont
une fureur inconcevable pour les cailloux et pour
la fange de notre terre, et qui, pour en avoir,
nous tueraient tous jusqu'au dernier. » La
conversation fut longue; elle roula sur la forme du
gouvernement, sur les moeurs, sur les femmes,
sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin
Candide, qui avait toujours du goût pour la
métaphysique, fit demander par Cacambo si
dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu. « Comment donc,
dit-il, en pouvez-vous douter? Est-ce que vous nous
prenez pour des ingrats? » Cacambo demanda
humblement quelle était la religion
d'Eldorado. Le vieillard rougit encore. «
Est-ce qu'il peut y avoir deux religions? dit-il;
nous avons, je crois, la religion de tout le monde:
nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. --
N'adorez-vous qu'un seul Dieu? dit Cacambo, qui
servait toujours d'interprète aux doutes de
Candide. -- Apparemment, dit le vieillard, qu'il
n'y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous
avoue que les gens de votre monde font des
questions bien singulières. » Candide
ne se lassait pas de faire interroger ce bon
vieillard; il voulut savoir comment on priait Dieu
dans l'Eldorado. « Nous ne le prions point,
dit le bon et respectable sage; nous n'avons rien
à lui demander; il nous a donné tout
ce qu'il nous faut; nous le remercions sans cesse.
» Candide eut la curiosité de voir des
prêtres; il fit demander où ils
étaient. Le bon vieillard sourit. «
Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres;
le roi et tous les chefs de famille chantent des
cantiques d'actions de grâces solennellement
tous les matins; et cinq ou six mille musiciens les
accompagnent.
-- Quoi! vous n'avez point de moines qui
enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui
cabalent, et qui font brûler les gens qui ne
sont pas de leur avis? -- Il faudrait que nous
fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous
ici du même avis, et nous n'entendons pas ce
que vous voulez dire avec vos moines. »
Candide à tous ces discours demeurait en
extase, et disait en lui-même: « Ceci
est bien différent de la Westphalie et du
château de monsieur le baron: si notre ami
Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit
que le château de Thunder-ten-tronckh
était ce qu'il y avait de mieux sur la
terre; il est certain qu'il faut voyager. »
Après cette longue conversation, le bon
vieillard fit atteler un carrosse à six
moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux
voyageurs pour les conduire à la cour:
« Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge
me prive de l'honneur de vous accompagner. Le roi
vous recevra d'une manière dont vous ne
serez pas mécontents, et vous pardonnerez
sans doute aux usages du pays s'il y en a
quelques-uns qui vous déplaisent. »
Candide et Cacambo montent en carrosse; les six
moutons volaient, et en moins de quatre heures on
arriva au palais du roi, situé à un
bout de la capitale. Le portail était de
deux cent vingt pieds de haut et de cent de large;
il est impossible d'exprimer quelle en était
la matière. On voit assez quelle
supériorité prodigieuse elle devait
avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous
nommons où et pierreries. Vingt belles
filles de la garde reçurent Candide et
Cacambo à la descente du carrosse, les
conduisirent aux bains, les vêtirent de robes
d'un tissu de duvet de colibri; après quoi
les grands officiers et les grandes
officières de la couronne les
menèrent à l'appartement de Sa
Majesté, au milieu de deux files chacune de
mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils
approchèrent de la salle du trône,
Cacambo demanda à un grand officier comment
il fallait s'y prendre pour saluer Sa
Majesté; si on se jetait à genoux ou
ventre à terre; si on mettait les mains sur
la tête ou sur le derrière; si on
léchait la poussière de la salle; en
un mot, quelle était la
cérémonie. « L'usage, dit le
grand officier, est d'embrasser le roi et de le
baiser des deux côtés. » Candide
et Cacambo sautèrent au cou de Sa
Majesté, qui les reçut avec toute la
grâce imaginable et qui les pria poliment
à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les
édifices publics élevés
jusqu'aux nues, les marchés ornés de
mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les
fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de canne
de sucre, qui coulaient continuellement dans de
grandes places, pavées d'une espèce
de pierreries qui répandaient une odeur
semblable à celle du gérofle et de la
cannelle. Candide demanda à voir la cour de
justice, le parlement; on lui dit qu'il n'y en
avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il
s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit
que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui
fit le plus de plaisir, ce fut le palais des
sciences, dans lequel il vit une galerie de deux
mille pas, toute pleine d'instruments de
mathématique et de physique. Après
avoir parcouru, toute
l'après-dînée, à peu
près la millième partie de la ville,
on les ramena chez le roi. Candide se mit à
table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et
plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure
chère, et jamais on n'eut plus d'esprit
à souper qu'en eut Sa Majesté.
Cacambo expliquait les bons mots du roi à
Candide, et quoique traduits, ils paraissaient
toujours des bons mots. De tout ce qui
étonnait Candide, ce n'était pas ce
qui l'étonna le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice.
Candide ne cessait de dire à Cacambo:
« Il est vrai, mon ami, encore une fois, que
le château où je suis né ne
vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin
Mlle Cunégonde n'y est pas, et vous avez
sans doute quelque maîtresse en Europe. Si
nous restons ici, nous n'y serons que comme les
autres; au lieu que si nous retournons dans notre
monde seulement avec douze moutons chargés
de cailloux d'Eldorado, nous serons plus riches que
tous les rois ensemble, nous n'aurons plus
d'inquisiteurs à craindre, et nous pourrons
aisément reprendre Mlle Cunégonde.
»
Ce discours plut à Cacambo: on aime tant
à courir, à se faire valoir chez les
siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans
ses voyages, que les deux heureux résolurent
de ne plus l'être et de demander leur
congé à Sa Majesté.