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Que dire dans une lettre ? La censure veille. Elle a raison, non
seulement parce qu'il faut craindre les indiscrétions,
mais encore parce que tout ce que les combattants peuvent
conclure ou prévoir est sans valeur. Il y a bien les
anecdotes. Mais ces anecdotes sont d'un héroïsme et
d'une cruauté bien monotones. Il faudrait les choisir. On
ne parle pas de ce qui est misérable, ou sinistre, parce
qu'on craindrait d'engendrer le pessimisme. J'hésite
à raconter nos courages et nos endurances. C'est avec des
histoires de ce genre sans contrepartie qu'on a fait croire
à certains civils que les poilus de Verdun souffraient
avec le sourire et mouraient avec reconnaissance. J'aime mieux
croire que, notre rôle n'est pas de raconter. On est
là pour se résigner, tenir, se battre, se taire. On
verra après à mettre de l'ordre dans nos
impressions et à conclure s'il le faut...
Sous-officier, 276e R.I.,
IIe armée, mars 1917.
Il y a deux France à présent, l'une en guerre,
l'autre en paix.
Soldat, 2e armée, 21
mai 1917.
Nous risquons de ne pas nous comprendre si tu parles
"arrière" et moi "front". Les sacrifices de tout ordre, de
toute nature, sont une loi que le poilu voudrait voir partager en
deçà des lignes à la manière du
front
Carte de sucre ? "C'est donc qu'il y a du sucre" dit le
poilu.
—Taxes sur entrée au cinéma ? " C'est donc
qu'ils vont au théâtre, les gars ! "
—Charbon rare, bois hors de prix " C'est donc qui (sic) se
tiennent les pieds au chaud ! "
—Et le pain rassis, quelle risée sur le front
où l'on réquisitionne... les sacs à
pain.
Soldat, 31e régiment
d' artillerie coloniale
Lettre à sa femme,25 mars 1917.
Ici il circule des rumeurs graves, il paraîtrait que les
civils commenceraient à ne plus tenir... J'admets
très bien qu'ils soient astreints à de dures
privations, je sais les souffrances qu'ils endurent, nous soldats
nous avons le devoir de respecter tout leur héroïsme.
Et quand pour mon déjeuner, je tranche une belle tartine
de pain blanc, je ne puis m'empêcher de songer aux
vieillards qui eux doivent se contenter de l'horrible pain kaka
mais qui, animés du plus pur patriotisme et du sentiment
de sacrifice et d'abnégation, lancent encore quand
même leur fameux cri de guerre : " Courage, on les aura !
"
Il faudrait que tous les ouvriers de culture ne fassent plus rien
et aussi ceux qui tournent les obus, c'est le petit ouvrier qui
doit commencer à ne plus rien vouloir faire pour
l'armée, autant de blés de semés, autant
d'hommes resteront sur le front à se faire trouer la peau.
C'est là la prospérité des accapareurs qu'il
faut faire la guerre pour avoir la paix.
Soldat, 102e
régiment d'artillerie lourde, IIe armée,
26 mai 1917.
Nous avons espéré un instant que les grèves
ouvrières auraient pris les proportions que nous
attendions mais les ouvriers se sont contentés d'une
petite augmentation de salaire, et les voilà tous remis au
travail : le massacre continuera.
Soldat, 26 mai 1917. Archives de la
Défense nationale, cité par J.-N. Jeanneney, "Les
archives du contrôle postal aux Armées ", Revue
d'histoire moderne et contemporaine, 1968.
Lettre aux parents
Chers Parents,
Je croyais de recevoir de vos nouvelles hier ; je pense que vous
m'avez fait réponse, mais je n'ai encore rien reçu
et je suis inquiet. je vous annonce que nous partons ce soir
à 4 heures. je vous écrirai le plus souvent qu'il
me sera possible, vous ne pourrez pas savoir où je suis,
car les lettres ne doivent pas porter le nom de l'endroit
d'où on les expédie et elles sont visitées
par des officiers avant d'être expédiées,
craignant que, pouvant tomber aux mains de l'ennemi, elles
pourraient lui fournir des renseignements sur notre situation.
Mais vous autres, vous pourrez m'écrire tant que vous
voudrez et me donner des nouvelles de mon cher frère, qui
lui aussi, je j'espère a bon courage. Vous mettrez
toujours cette adresse :
Alphonse Parrain, 16'Artie, 3' Bie.
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