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En entendant son client s'exprimer avec une lucidité
parfaite et raconter des faits si vraisemblables, quoique
étranges, le jeune avoué laissa ses dossiers, posa
son coude gauche sur la table, se mit la tête dans la main,
et regarda le colonel fixement. « Savez-vous, monsieur, lui
dit-il en l'interrompant, que je suis l'avoué de la
comtesse Ferraud, veuve du colonel Chabert ?
—Ma femme ! Oui, monsieur. Aussi, après cent
démarches infructueuses chez des gens de loi qui m'ont
tous pris pour un fou, me suis-je déterminé
à venir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs
plus tard. Laissez-moi d'abord vous établir les faits,
vous expliquer plutôt comme ils ont du se passer, que comme
ils sont arrivés. Certaines circonstances, qui ne doivent
être connues que du Père éternel, m'obligent
à en présenter plusieurs comme des
hypothèses. Donc, monsieur, les blessures que j'ai
reçues auront probablement produit un tétanos, ou
m'auront mis dans une crise analogue à une maladie
nommée, je crois, catalepsie. Autrement comment concevoir
que j'aie été, suivant l'usage de la guerre,
dépouillé de mes vêtements, et jeté
dans la fosse aux soldats par les gens chargés d'enterrer
les morts ? Ici, permettez moi de placer un détail que je
n'ai pu connaître que postérieurement à
l'événement qu'il faut bien appeler ma mort. J'ai
rencontré, en 1814, à Stuttgart, un ancien
maréchal des logis de mon régiment. Ce cher homme,
le seul qui ait voulu me reconnaître, et de qui je vous
parlerai tout à l'heure, m'expliqua le
phénomène de ma conservation, en me disant que mon
cheval avait reçu un boulet dans le flanc au moment
où je fus blessé moi-même. La bête et
le cavalier s'étaient donc abattus comme des capucins de
cartes. En me renversant, soit à droite, soit à
gauche, j'avais été sans doute couvert par le corps
de mon cheval qui m'empêcha d'être
écrasé par les chevaux, ou atteint par des boulets.
Lorsque je revins à moi, monsieur, j'étais dans une
position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais
pas une idée en vous entretenant jusqu'à demain. Le
peu d'air que je respirais était méphitique. Je
voulus me mouvoir, et ne trouvai point d'espace. En ouvrant les
yeux, je ne vis rien. La rareté de l'air fut l'accident le
plus menaçant, et qui m'éclaira le plus vivement
sur ma position. Je compris que là où
j'étais, l'air ne se renouvelait point, et que j'allais
mourir. Cette pensée m'ôta le sentiment de la
douleur inexprimable par laquelle j'avais été
réveillé. Mes oreilles tintèrent violemment.
J'entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer, des
gémissements poussés par le monde de cadavres au
milieu duquel je gisais. Quoique la mémoire de ces moments
soit bien ténébreuse, quoique mes souvenirs soient
bien confus, malgré les impressions de souffrances encore
plus profondes que je devais éprouver et qui ont
brouillé mes idées, il y a des nuits où je
crois encore entendre ces soupirs étouffés ! Mais il
y a eu quelque chose de plus horrible que les cris, un silence
que je n'ai jamais retrouvé nulle part, le vrai silence du
tombeau. Enfin, en levant les mains, en tâtant les morts,
je reconnus un vide entre ma tête et le fumier humain
supérieur. Je pus donc mesurer l'espace qui m'avait
été laissé par un hasard dont la cause
m'était inconnue. Il paraît, grâce à
l'insouciance ou à la précipitation avec laquelle
on nous avait jetés pêle-mêle, que deux morts
s'étaient croisés au-dessus de moi de
manière à décrire un angle semblable
à celui de deux cartes mises l'une contre l'autre par un
enfant qui pose les fondements d'un château. En furetant
avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je
rencontrai fort heureusement un bras qui ne tenait à rien,
le bras d'un Hercule ! un bon os auquel je dus mon salut. Sans ce
secours inespéré, je périssais ! Mais, avec
une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler
les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans
doute jetée sur nous, je dis nous, comme s'il y eut eu des
vivants ! J'y allais ferme, monsieur, car me voici ! Mais je ne
sais pas aujourd'hui comment j'ai pu parvenir à percer la
couverture de chair qui mettait une barrière entre la vie
et moi. Vous me direz que j'avais trois bras ! Ce levier, dont je
me servais avec habileté, me procurait toujours un peu de
l'air qui se trouvait entre les cadavres que je
déplaçais, et je ménageais mes aspirations.
Enfin je vis le jour, mais à travers la neige, monsieur !
En ce moment, je m'aperçus que j'avais la tête
ouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mes camarades ou la peau
meurtrie de mon cheval peut-être, que sais-je ! m'avait, en
se coagulant, comme enduit d'un emplâtre naturel.
Malgré cette croûte, je m'évanouis quand mon
crâne fut en contact avec la neige. Cependant, le peu de
chaleur qui me restait ayant fait fondre la neige autour de moi,
je me trouvai, quand je repris connaissance, au centre d'une
petite ouverture par laquelle je criai aussi longtemps que je le
pus. Mais alors le soleil se levait, j'avais donc bien peu de
chances pour être entendu. Y avait-il déjà du
monde aux champs ? Je me haussais en faisant de mes pieds un
ressort dont le point d'appui était sur les défunts
qui avaient les reins solides. Vous sentez que ce n'était
pas le moment de leur dire : Respect au courage malheureux ! Bref,
monsieur, après avoir eu la douleur, si le mot peut rendre
ma rage, de voir pendant longtemps ! oh ! oui, longtemps ! ces
sacrés Allemands se sauvant en entendant une voix
là où ils n'apercevaient point d'homme, je fus
enfin dégagé par une femme assez hardie ou assez
curieuse pour s'approcher de ma tête qui semblait avoir
poussé hors de terre comme un champignon. Cette femme alla
chercher son mari, et tous deux me transportèrent dans
leur pauvre baraque. Il parait que j'eus une rechute de
catalepsie, passez-moi cette expression pour vous peindre un
état duquel je n'ai nulle idée, mais que j'ai
jugé, sur les dires de mes hôtes, devoir être
un effet de cette maladie. Je suis resté pendant six mois
entre la vie et la mort, ne parlant pas, ou déraisonnant
quand je parlais. Enfin mes hôtes me firent admettre
à l'hôpital d'Heilsberg. Vous comprenez, monsieur,
que j'étais sorti du ventre de la fosse aussi nu que de
celui de ma mère ; en sorte que, six mois après,
quand, un beau matin, je me souvins d'avoir été le
colonel Chabert, et qu'en recouvrant ma raison je voulus obtenir
de ma garde plus de respect qu'elle n'en accordait à un
pauvre diable, tous mes camarades de chambrée se mirent
à rire. Heureusement pour moi, le chirurgien avait
répondu, par amour-propre, de ma guérison, et
s'était naturellement intéressé à son
malade. Lorsque je lui parlai d'une manière suivie de mon
ancienne existence, ce brave homme, nommé Sparchmann, fit
constater, dans les formes juridiques voulues par le droit du
pays, la manière miraculeuse dont j'étais sorti de
la fosse des morts, le jour et l'heure où j'avais
été trouvé par ma bienfaitrice et par son
mari ; le genre, la position exacte de mes blessures, en joignant
à ces différents procès-verbaux une
description de ma personne. Eh bien, monsieur, je n'ai ni ces
pièces importantes, ni la déclaration que j'ai
faite chez un notaire d'Heilsberg, en vue d'établir mon
identité ! Depuis le jour où je fus chassé de
cette ville par les événements de la guerre, j'ai
constamment erré comme un vagabond, mendiant mon pain,
traité de fou lorsque je racontais mon aventure, et sans
avoir ni trouvé, ni gagné un sou pour me procurer
les actes qui pouvaient prouver mes dires, et me rendre à
la vie sociale. Souvent, mes douleurs me retenaient durant des
semestres entiers dans de petites villes où l'on
prodiguait des soins au Français malade, mais où
l'on riait au nez de cet homme dès qu'il
prétendait être le colonel Chabert. Pendant
longtemps ces rires, ces doutes me mettaient dans une fureur qui
me nuisit et me fit même enfermer comme fou à
Stuttgart. A la vérité, vous pouvez juger,
d'après mon récit, qu'il y avait des raisons
suffisantes pour faire coffrer un homme ! Après deux ans de
détention que je fus obligé de subir, après
avoir entendu mille fois mes gardiens disant: "Voilà un
pauvre homme qui croit être le colonel Chabert ! " à
des gens qui répondaient : "Le pauvre homme ! " je fus
convaincu de l'impossibilité de ma propre aventure, je
devins triste, résigné, tranquille, et
renonçai à me dire le colonel Chabert, afin de
pouvoir sortir de prison et revoir la France. Oh ! monsieur,
revoir Paris ! c'était un délire que je ne...
»
A cette phrase inachevée, le colonel Chabert tomba dans
une rêverie profonde que Derville respecta.
« Monsieur, un beau jour, reprit le client, un jour de
printemps, on me donna la clef des champs et dix thalers, sous
prétexte que je parlais très sensément sur
toutes sortes de sujets et que je ne me disais plus le colonel
Chabert. Ma foi, vers cette époque, et encore aujourd'hui,
par moments, mon nom m'est désagréable. Je voudrais
n'être pas moi. Le sentiment de mes droits me tue. Si ma
maladie m'avait ôté tout souvenir de mon existence
passée, j'aurais été heureux ! J'eusse repris
du service sous un nom quelconque, et qui sait ? je serais
peut-être devenu feld-maréchal en Autriche ou en
Russie.
—Monsieur, dit l'avoué, vous brouillez toutes mes
idées. Je crois rêver en vous écoutant. De
grâce, arrêtons-nous pendant un moment.
—Vous êtes, dit le colonel d'un air
mélancolique, la seule personne qui m'ait si patiemment
écouté. Aucun homme de loi n'a voulu m'avancer dix
napoléons afin de faire venir d'Allemagne les
pièces nécessaires pour commencer mon
procès...
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