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À Verdun, le 7 juin 1916
À ma tendre et très chère Amélie,
Avant de commencer à écrire, je t'envoie une grosse bise sur la joue pour te dire que je vais
très bien. J'espère que tu es en bonne santé et que tu te rétablis assez vite. Je t'écris pour
te raconter ce qui m'est arrivé pendant la bataille. Rassure-toi, il ne m'est rien arrivé de grave.
Ces temps-ci, j'ai eu quelques problèmes, mais ce n'est rien d'important. Es-tu prête à entendre mon
discours ? Alors je commence, voilà ce qui s'est passé.
La bataille s'est déclenchée. Les Allemands étaient debout dans les tranchées et ils tiraient.
Jusqu'à présent, tout va bien. Comme le capitaine avait été tué la veille, le lieutenant Bernard
Deway avait pris le commandement. Il nous a ordonné d'avancer. Il marchait comme nous, à pas lourds.
C'étaient des fourrés. Il y en avait qui se cachaient derrière des arbres. Alors, sans prendre
de risque, le lieutenant nous a fait signe de nous aplatir pour ne pas qu'on nous repère.
De temps en temps, je regardais si le lieutenant nous disait d'avancer ou de reculer.
C'est à partir de là que ça s'est gâté, mais ne t'en fais pas, je ne risque pas de te choquer.
Je reprends. C'est là que j'ai reçu cette balle. Elle est entrée par mon cou mais elle n'a pas
coupé la grande artère. Elle a été entamée, mais pas coupée. Je saignais mais heureusement que
l'un de mes camarades est venu m'aider. Il me tenait et je ne sais même pas si je suis resté longtemps.
Il me regardait et m'a dit qu'il ne fallait pas que je reste là car ils risquaient peut-être de
m'attaquer et de m'achever d'un coup de fusil. Alors, je lui ai demandé de m'enlever mes équipements
et il m'a obéi. Tout en enlevant mon sac, il disait qu'il fallait que je m'en aille le plus vite
possible et qu'il ne fallait pas que je reste là une minute de plus. Ensuite, je lui ai demandé
de m'emmener avec lui mais il a refusé. Il ne pouvait pas m'emmener. Je le savais très bien.
Lorsqu'il y avait un blessé, il fallait le laisser mourir. C'est vrai, la veille ils avaient
dit qu'il était défendu de s'occuper d'un blessé parce qu'il y en avait trop. Quand il y avait
un blessé, il y avait deux ou trois soldats pour le secourir. Alors, je lui ai répondu que
c'était vrai et je suis retombé d'un seul coup. Lui, il me tirait toujours. C'était pas mon
heure d'être tué. La balle qui était entrée, me faisait toujours mal. Elle avait touché
la mâchoire et elle avait éclaté. Tout était parti : la bouche, les dents et la joue pendait.
Alors le copain qui était de Sorbiers m'a dit après, quand il m'a vu m'en aller, qu'il
avait pensé que je n'irais pas très loin avec ma mâchoire qui pendait.
J'étais mort de fatigue. Ensuite je ne sais plus. J'ai plus rien senti et je suis parti.
C'était pas mon heure et les balles continuaient toujours à siffler. Et je me suis retrouvé
à l'hôpital avec mes blessures que je n'arrivais pas à supporter. J'étais obligé de prendre
des médicaments. Et le pire, c'est que je devais emprunter une chaise roulante.
Voilà ce que j'ai enduré.
J'espère que je ne t'ai pas trop fatiguée à te raconter mais il fallait que je te dise tout.
A présent, il faut que je te laisse. Je t'embrasse très fort et j'ai hâte de me blottir contre toi.
Marius
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