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Le boulanger n'avait pas encore dégrafé les rideaux
de fer de sa boutique que déjà le village
était assiégé, bâillonné,
hypnotisé, mis dans l'impossibilité de bouger. Deux
compagnies de S.S. et un détachement de miliciens le
tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs
mortiers. Alors commença l'épreuve.
Les habitants furent jetés hors des maisons et
sommés de se rassembler sur la place centrale. Les
clés sur les portes. Un vieux, dur d'oreille, qui ne
tenait pas compte assez vite de l'ordre, vit les quatre murs et
le toit de sa grange voler en morceaux sous l'effet d'une bombe.
Depuis quatre heures j'étais éveillé.
Marcelle était venue à mon volet me chuchoter
l'alerte. J'avais reconnu immédiatement l'inutilité
d'essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner la
campagne. Je changeai rapidement de logis. La maison
inhabitée où je me réfugiai autorisait,
à toute extrémité, une résistance
armée efficace. Je pouvais suivre de la fenêtre,
derrière les rideaux jaunis, les allées et venues
nerveuses des occupants. Pas un des miens n'était
présent au village. Cette pensée me rassura.
À quelques kilomètres de là, ils
suivraient mes consignes et resteraient tapis. Des coups me
parvenaient, ponctués d'injures. Les S.S. avaient surpris
un jeune maçon qui revenait de relever des collets. Sa
frayeur le désigna à leurs tortures. Une voix se
penchait hurlante sur le corps tuméfié :
«Où est-il? Conduis-nous », suivie de
silence. Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une
rage insensée s'empara de moi, chassa mon angoisse. Mes
mains communiquaient à mon arme leur sueur
crispée, exaltaient sa puissance contenue. Je calculais
que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis,
fatalement, il parlerait. J'eus honte de souhaiter sa mort
avant cette échéance. Alors apparut jaillissant de
chaque rue la marée des femmes, des enfants, des
vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un
plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte,
ruisselant littéralement sur les S.S., les paralysant
« en toute bonne foi ». Le maçon fut
laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se fraya un
chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec
une prudence infinie, maintenant des yeux anxieux et bons
regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe
sur ma fenêtre. Je me découvris à
moitié et un sourire se détacha de ma
pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils
confiants dont pas un ne devait se rompre.
J'ai aimé farouchement mes semblables cette
journée-là, bien au-delà du sacrifice.
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