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Le 22 février
1915
Ma chère Marie,
Tu ne saurais croire la
vaillance et l'héroïsme de nos braves soldats ; quand
je dis : " vaillance et héroïsme", je n'entends pas
parler comme les journaux dans un sens vague et
général et prendre ces mots presque comme un
cliché systématique lorsqu'il s'agit de nos
troupes, mais bien au contraire, je veux donner à ces mots
toute leur extension et je précise. Hier à 14h
devait avoir lieu par 3 sections de mon régiment,
l'attaque d'une tranchée allemande, pourvue de
défenses accessoires fantastiques : une largeur d'une
dizaine de mètres, sillonnée en tous sens comme une
toile d'araignée de fils de fer barbelés et
épais reliant entre eux d'énormes piquets de 1,75m
de haut et constitués par des madriers de chemins de
fer.
A 14h donc devait avoir lieu une canonnade intense assaut
à la baïonnette de la tranchée allemande par
notre artillerie pour faire filer les boches en même temps
qu'un bombardement intense de ces réseaux de fils de fer
formidables (séchoirs). A 14h30, fusée, cessation
de l'artillerie, assaut à la baïonnette, victoire :
comme tu le vois, c'est très simple sur le papier, mais
hélas combien différent dans la
réalité.
Donc à 14h, vive canonnade. tout tremble. A 14h30 le
commandant de l'attaque lance une fusée signal pour faire
cesser le feu de l'artillerie et permettre à nos poilus
d'avancer. Mets-toi un instant dans la peau des officiers et des
hommes qui vont partir.
Jusqu'à 14h, les hommes dorment tranquilles,
couchés sur le ventre dans leurs tranchées,
harassés qu'ils sont par plusieurs nuits de travail; ils
ne se doutent de n'en. Un de leur capitaine disait : " Ils me
font pitié, je n'ose pas les réveiller ". Cependant
les 3 lieutenants commandant chacun une section à 200 m
d'intervalle environ, savent depuis 1Oh ce qui va se passer et
ils se promènent pensifs dans la tranchée. A quoi
servira cette attaque se disent-ils; nous ne pourrons jamais
arriver au but, car les réseaux de fils de fer nous en
empêcheront et par suite nous sommes tous destinés
à nous faire tuer sur place.. . Mais que faire ? l'ordre d
attaquer est formel, il faut marcher. L'un d'eux avisant le
téléphoniste de son secteur lui dit : " Passe-moi
ton fusil et ton équipement, je veux faire le coup de feu
avec mes hommes et comme eux; puis, voici 4 lettres d'adieux que
tu enverras ce soir chez moi si tu peux t'en tirer " A deux
heures, tous trois adressent quelques mots à leurs hommes
pour les exhorter à marcher droit et vite et à
sacrifier leur vie pour l'avenir de la France.
Cependant voyant plus clair que leurs hommes ils
s'aperçoivent avec terreur qu'a 2 h 30 malgré la
précision du tir de notre artillerie les fils de fer y
sont toujours et sur la même profondeur d' une dizaine de
mètres environ.
A ce moment la fusée signal est lancée par le
commandant de l'attaque. Aussitôt, des trois points en
question, chacun à sa place, les lieutenants, l'un
revolver au poing, l'autre baïonnette au canon comme un
soldat, s'élancent hors de la tranchée aux cris de
: " Baïonnette au canon " " En avant " " A l'assaut " " Pour
la France " et l'un d'entre eux entonne La Marseillaise
accompagné de ses hommes... Des trois points les petits
groupes s'avancent en criant et chantant baïonnette en
avant, au pas de gymnastique vers la tranchée boche
où ils doivent converger. Chaque groupe est ainsi
constitué : un lieutenant, derrière lui, six
sapeurs du génie, sans fusils, armés de boucliers
d'une main, d'énormes cisailles de l'autre (pour couper
les fils de fer). Derrière eux toute la section, et
fermant la marche, six sapeurs portant des pelles et des pioches,
pour travailler sitôt arrivés dans la
tranchée à la défense de celle-ci.
C'est sublime " sublime " de voir cet élan enthousiaste
chez des hommes assez âgés, en campagne depuis de
longs mois et allant tomber volontairement (parce que c'est l '
ordre) dans les pièges qu'ils connaissent si bien et
où ils ont laissé tant d'amis. Successivement,
chacun des trois lieutenants tombe frappé mortellement
à la tête : les hommes, tel un château de
cartes dégringolent tour à tour; ils continuent
tout de même : quelques uns arrivent jusqu'aux fils de fer
: ils sont trop gros hélas! Leur sergent tombe, un autre
aussi. Que faire ?... Avancer? Impossible! Reculer? : de
même.. et, tandis que froidement, à 1 abri de leurs
tranchées et de leurs boucliers les allemands visent et
descendent chacune de ces cibles vivantes les hommes se couchent
là, grattant la terre de leurs doigts pour amonceler un
petit tas devant leur tête et tâcher ainsi de
s'abriter contre les balles.
Voyant l'impossibilité d'avancer le commandant leur
envoie un homme, agent de liaison pour leur dire de se replier en
arrière dans leur tranchée : celui-ci en rampant
à plat ventre arrive à transmettre l'ordre : "
Pouvez-vous vous replier si c'est possible ? " Hélas! non,
on ne peut ni avancer, ni reculer Il faut attendre la nuit.
A la nuit, je vais à B. pour aider mes collègues,
les blessés arrivent peu à peu au nombre de 44. Les
3 lieutenants, dont le sous-préfet d'orange, ont
été tués : ce dernier que j'ai reçu
avait une balle dans le front . Admirable de stoïcisme,
aucun blessé ne se plaint de son sort et de l
'inutilité de cette attaque au cours de laquelle il a
été si affreusement mutilé. Que d'horribles
blessures : l'un a le poumon qui sort et il ne se plaint pas,
l'autre a des débris de cerveau sur son cou et ses
épaules et il veut marcher : " Je veux qu'on me porte,
dit-il " ; l'un blessé à 3 endroits et
reblessé pendant qu'on le transportait, se tournant vers
moi pendant que je lui mettais un rapide appareil de fortune
à sa jambe gauche cassée me dit simplement ceci : "
Ce qu'il faut souffrir pour la France ". Je ne pus retenir mes
larmes... Ce héros obscur est peut être mort
à l'heure qu'il est, mais comme cette phrase si simple est
grande et sublime dans la bouche d'un homme peu instruit et qui
vient de Sacrifier sa vie à la fleur de l'âge. J'ai
eu deux brancardiers tués et un blessé. Et ce matin
à 5h30, je conduisais mes 3 derniers blessés sur la
crête de X où il fallait absolument avoir
passé avant le lever du jour J'ai eu juste le temps. Et
à 7h 30, je rentrais à mon poste.
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