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La lettre en vers semée


Extraits d'une correspondance : Tendre comme le souvenir L'Imaginaire, Gallimard, 1952. Correspondance d'Apollinaire et de Madeleine Pagès (1915-1916).

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La lettre en vers semée

Ce type de lettre est un type répertorié aux XVIe et XVIIe siècles. Il s'agit pour le rédacteur de faire alterner passages en prose et passages en vers. (voir dans L'épistolaire de Geneviève Haraoche-Bouzinac, Hachette Supérieur (1995), «La lettre en vers semée» p.27). Elle fait alterner vers et prose. Les vers encadrés de prose peuvent devenir ornements et médaillons (ex : Voyage de Paris en Limousin, La Fontaine) ).
Apollinaire dans sa correspondance avec Madeleine Pagés renouvelle le genre. Il insère souvent des textes poétiques dans sa correspondance. L'insertion peut se faire de diverses manières. Il se contente parfois d'ajouter le texte poétique à la lettre sous forme de complément, mais souvent le texte poétique trouve sa place dans le corps de la lettre et s'y associe plus étroitement.

 

   

1ère partie Comparaison du poème de la lettre et du poème publié

Nous prendrons comme référence la lettre du 30 septembre 1915 qui contient le poème Il y a qu'on retrouvera dans Calligrammes.
Voici le poème de la lettre :

Il y a

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses pareilles à des asticots
Dont il naît des étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon
    amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus
   autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz
   asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de
Nietzsche de Goethe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon
   amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une jeune fille qui pense à moi à Oran
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour
   des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin
   de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme
   le bleu horizon dont il est vêtu et avec
   quoi il se confond
Il y a Vénus qui s’est embarquée nue dans un havre de la mer jolie pour Cythère
Il y a les cheveux noirs de mon amour
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a des Américains qui font un négoce atroce de notre or
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient les planches pour
   les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris
   devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de çi de là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j'avais fait pour Madeleine dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas
   laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leurs cours
Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur vers Madeleine
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrail-
   leuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais
   été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les
   campagnes occidentales
Il y a des femmes qui apprennent l’allemand dans les régions occupées
Elles pensent avec mélancolie à ceux dont elles se demandent
   si elles les reverront
Et par-dessus tout il y a le soleil de notre amour

Gui

30 septembre 1915

Voici le poème publié :

Il y a

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venue on dirait
   des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon
   amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus
   autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz
   asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de
Nietzsche de Goethe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon
   amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour
   des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin
   de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme
   l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec
   quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les commu-
   nications de la T.S.F. sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient les planches pour
   les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris
   devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de
   15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leurs cours
Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrail-
   leuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais
   été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les
   campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent
   s'ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de
   l'invisibilité

 
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Les élèves sont invités à comparer les deux poèmes et ils doivent :
a) noter les différences
b) essayer d'expliquer la raison des changements opérés par Apollinaire

 

   

2e partie Lectures de lettres et de certains poèmes d'Apollinaire (Calligrammes 1918)

Les lettres sont intéressantes à plusieurs titres. Elles sont comme les autres lettres des témoignages sur la guerre (l'attente, le front, la blessure). Elles montrent l'importance de la correspondance pour les poilus. Et enfin, du point de vue de la création littéraire, elles révèlent un auteur qui " essaie " dans sa correspondance les textes poétiques qu'il publiera plus tard.

Quelques exemples pris dans les lettres

Lettre du 1er° octobre 1915 :

" C'est 4 h. du matin
Je me lève tout habillé
Je tiens la savonnette à la main
Que m 'a envoyée quelqu'un que j'aime
Je sors du trou où nous dormons " ...

Lettre du 2 décembre 1915 :

" Il n'y a pas de poux de tête, mais rien que des poux du corps et des poux du pubis. "

Lettre du 2 décembre 1915 :

" Effrayante monotonie d'une vie d'où l'eau, même l'eau non potable est absente.
O pures tranchées comme des lys qui fleurissent en terre au lieu de fleurir vers le ciel.
C'est la terre même qui fleurit. "

On peut faire remarquer que la permission de Guillaume va tarir l'inspiration des lettres. Après la permission, signe d'une déception, les lettres ne seront plus aussi abondantes. Elles deviendront plus sèches. La correspondance a une histoire : elle naît se développe et se tarit. Il a dû en être de même pour beaucoup de Poilus.
Il est intéressant, à ce moment de la séance, de distribuer certains poèmes de Calligrammes et de montrer ce qu'il y a de commun entre les lettres des poilus (dont celles d'Apollinaire) et les poèmes du recueil. On mettra ainsi en évidence l'importance du travail de transposition poétique.

 
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