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Calligrammes ~ Apollinaire,1918


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Guillaume Apollinaire
Wilheim Apollinaris de Kostrowitsky, 1880-1918
Affecté au 96° régiment d'infanterie avec le grade de sous-lieutenant, il fut blessé d'un éclat d'obus à la tempe (17 mars 1916), évacué et bientôt trépané.
Atteint par l'épidémie de " grippe espagnole ", il mourut prématurément le 9 novembre 1918.


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                 Guerre

Rameau central de combat
      Contact par l'écoute
On tire dans la direction " des bruits entendus "
Les jeunes de la classe 1915
Et ces fils de fer électrisés
Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre
Avant elle nous n'avions que la surface
De la terre et des mers
Après elle nous aurons les abîmes
Le sous-sol et l'espace aviatique
Maîtres du timon
Après après
Nous prendrons toutes les joies
Des vainqueurs qui se délassent
Femmes Jeux Usines Commerce
Industrie Agriculture Métal
Fer Cristal Vitesse
Voix Regard Tact à part
Et ensemble dans le tact venu de loin
De plus loin encore
De l'Au-delà de cette terre

  Guillaume Apollinaire  

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Mutation

Une femme qui pleurait
      Eh ! Oh ! Ha !
Des soldats qui passaient
      Eh ! Oh ! Ha !
Un éclusier qui pêchait
      Eh ! Oh ! Ha !
Les tranchées qui blanchissaient
      Eh ! Oh ! Ha !
Des obus qui pétaient
      Eh ! Oh ! Ha !
Des allumettes qui ne prenaient pas
      Et tout
        A changé
          En moi
                                           Tout
          Sauf mon amour
                                           Eh ! Oh ! Ha !

  Guillaume Apollinaire  

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Les soupirs du servant de Dakar

C'est dans la cagnat en rondins voilés d'osier
Auprès des canons gris tournés vers le nord
Que je songe au village africain
Où l'on dansait où l'on chantait où l'on faisait l'amour
Et de longs discours
Nobles et joyeux

Je revois mon père qui se battit
Contre les Achantis
Au service des Anglais
Je revois ma sœur au rire en folie
Aux seins durs comme des obus
Et je revois
Ma mère la sorcière qui seule du village
Méprisait le sel
Piler le mil dans un mortier
Je me souviens du si délicat si inquiétant
Fétiche dans l'arbre
Et du double fétiche de la fécondité
Plus tard une tête coupée
Au bord d'un marécage
O pâleur de mon ennemi
C'était une tête d'argent
Et dans les marais
C'était la lune qui luisait (...)

  Guillaume Apollinaire  

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Les saisons

C'était un temps béni nous étions sur les plages
Va-t'en de bon matin pieds nus et sans chapeau
Et vite comme va la langue d'un crapaud
L'amour blessait au cœur les fous comme les sages

                      As-tu connu Guy au galop
                  Du temps qu'il était militaire
                     As-tu connu Guy au galop
                 Du temps qu'il était artiflot
                                           A la guerre

C'était un temps béni Le temps du vaguemestre
On est bien plus serré que dans les autobus
Et des astres passaient que singeaient les obus
Quand dans la nuit survint la batterie équestre

                      As-tu connu Guy au galop
                  Du temps qu'il était militaire
                     As-tu connu Guy au galop
                 Du temps qu'il était artiflot
                                           A la guerre

C'était un temps béni Jours vagues et nuits vagues
Les marmites donnaient aux rondins des cagnats
Quelques aluminium où tu t'ingénias
A limer jusqu'au soir d'invraisemblables bagues

                      As-tu connu Guy au galop
                  Du temps qu'il était militaire
                     As-tu connu Guy au galop
                 Du temps qu'il était artiflot
                                           A la guerre

C'était un temps béni La guerre continue
Les Servants ont limé la bague au long des mois
Le Conducteur écoute abrité dans les bois
La chanson que répète une étoile inconnue

                      As-tu connu Guy au galop
                  Du temps qu'il était militaire
                     As-tu connu Guy au galop
                 Du temps qu'il était artiflot
                                           A la guerre

  Guillaume Apollinaire  

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Dans l'abri-caverne

Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes vers moi
Une force part de nous qui est un feu solide qui nous soude
Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous ne pouvons nous apercevoir
En face de moi la paroi de craie s'effrite
Il y a des cassures
De longues traces d'outils traces lisses et qui semblent être faites dans de la stéarine
Des coins de cassures sont arrachés par le passage des types de ma pièce
Moi j'ai ce soir une âme qui s'est creusée qui est vide
On dirait qu'on y tombe sans cesse et sans trouver de fond
Et qu'il n'y a rien pour se raccrocher
Ce qui y tombe et qui y vit c'est une sorte d'êtres laids
    qui me font mal et qui viennent de je ne sais où
Oui je crois qu'ils viennent de la vie d'une sorte de vie
    qui est dans l'avenir dans l'avenir brut qu'on n'a pas pu
    encore cultiver ou élever ou humaniser
Dans ce grand vide de mon âme il me manque un soleil
    il manque ce qui éclaire
C'est aujourd'hui c'est ce soir et non toujours
Heureusement que ce n'est que ce soir
Les autres jours je me rattache à toi
Les autres jours je me console de la solitude et de toutes
    les horreurs
En imaginant ta beauté
Pour l'élever au-dessus de l'univers extasié
Puis je pense que j'imagine en vain
Je ne la connais par aucun sens
Ni même par les mots
Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain
Existes-tu mon amour
Ou n'es-tu qu'une entité que j'ai créée sans le vouloir
Pour peupler la solitude
Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs
    avaient douées pour moins s'ennuyer
Je t'adore ô ma déesse exquise même si tu n'es que
    dans mon imagination

  Guillaume Apollinaire  

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Il y a

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venue on dirait
    des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon
    amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus
    autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz
    asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de
Nietzsche de Goethe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon
    amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour
    des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin
    de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme
    l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec
    quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les commu-
    nications de la T.S.F. sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient les planches pour
    les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris
    devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de
    15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leurs cours
Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrail-
    leuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais
    été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les
    campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent
    s'ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de
    l'invisibilité

  Guillaume Apollinaire  

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