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Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre
la destruction. Ce n'est pas contre des humains que nous lançons nos grenades, car à ce moment-là
nous ne sentons qu'une chose : c'est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et
ces casques. C'est la première fois depuis trois jours que nous pouvons la voir en face ;
c'est la première fois depuis trois jours que nous pouvons nous défendre contre elle.
La fureur qui nous anime est insensée ; nous ne sommes plus couchés, impuissants sur l'échafaud,
mais nous pouvons détruire et tuer, pour nous sauver... pour nous sauver et nous venger.
Repliés sur nous-mêmes comme des chats, nous courons, tout inondés par cette vague qui nous porte,
qui nous rend cruels, qui fait de nous des bandits de grand chemin, des meurtriers et, si l'on veut,
des démons, — cette vague qui multiplie notre force au milieu de l'angoisse, de la fureur et de la
soif de vivre, qui cherche à nous sauver et qui même y parvient. Si ton père se présentait là
avec ceux d'en face, tu n'hésiterais pas à lui balancer ta grenade en pleine poitrine.
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Il me semble que ma vie entière sera éclaboussée de ces mornes horreurs, que ma mémoire
salie ne pourra jamais oublier. je ne pourrai plus jamais regarder un bel arbre sans supputer
le poids du rondin, un coteau sans imaginer la tranchée à contre-pente, un champ inculte sans
chercher les cadavres. Quand le rouge d'un cigare luira au jardin, je crierai peut-être :
" Eh ! le ballot qui va nous faire repérer ! ... " Non, ce que je serai embêtant, avec mes
histoires de guerre, quand je serai vieux !
Mais serai-je jamais vieux ? On ne sait pas...
Mourir ! Allons donc ! Lui mourra peut-être, et le voisin et encore d'autres, mais soi, on ne
peut pas mourir, soi... Cela ne peut pas se perdre d'un coup, cette jeunesse, cette joie,
cette force dont on déborde. On en a vu mourir dix, on en verra toucher cent, mais que son
tour puisse venir, d'être un tas bleu dans les champs, on n'y croit pas.
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