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L’Inattendu, Charles Juliet |
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Manifestation de la violence à travers la boxe |
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Au fait, tu te dis peut-être qu’il est
facile de tabasser quelqu’un quand il ne peut
pas se défendre. Que je devrais quitter mes
galons et qu’on pourrait s’expliquer
d’homme à homme. Mais c’est une
idée lumineuse, François, lumineuse. Tu
me feras bien ce plaisir de monter sur le ring avec
moi ? Alors, monsieur acceptera-t-il ? Monsieur
aura-t-il le courage de venir se faire casser la
gueule ?
La cinquième gifle claque. Le capitaine fixe
François dans les yeux. Des larmes affluent,
coulent. Le capitaine sourit. Rageusement il met son béret, salue, fait un demi-tour réglementaire et part sous le regard narquois du capitaine. Sa tête tourne, ses jambes engourdies lui font mal, et dans son corps douloureux déferle une immense fatigue.
Un instant plus tard, un sous-officier vient chercher
François qui, étendu sur son lit,
continue de pleurer à gros hoquets, la gorge
contractée de spasmes. Le sous-officier le
prend par les épaules et essaie de le
réconforter.
François fouille dans quelques armoires
à la recherche d’une paire
d’espadrilles, mais il n’en trouve point.
Il prend son short et descend à la suite du
sous-offïcier. François s’arrête aux lavabos. Il appréhende de paraître devant ses camarades avec ses paupières gonflées et un reste de sang sur le bas du visage. Il se passe la tête sous le robinet et se regarde dans une glace. Soudain, il a peur. Son orgueil flanche, il se sent las, il ne parvient plus à haïr, et des prières depuis longtemps oubliées montent du plus lointain de son enfance. Dans la salle des sports, il règne un brouhaha, une surexcitation qui le réconfortent quelque peu. Mais sa violence est maintenant tombée. Il ne sent plus en lui que de l’amertume, de la tristesse. Ses camarades l’entourent. Les sous-officiers les ont mis au courant, et ils parlent fort, lui donnent des conseils, l’encouragent. François se déshabille, met son short. Il quitte ses brodequins, remonte les manches de sa chemise. On lui enfile les gants, on les lace, et autour du ring, la fièvre monte. Soudain, le capitaine pénètre dans la salle. Un « fixe » retentit, fige les élèves au garde-à-vous, et le silence qui s’abat provoque en François une véritable panique. Le capitaine est accompagné d’un sergent, moniteur de sport, celui que les élèves préfèrent. Cest un Noir jovial, débonnaire, avec qui ils ont les meilleurs rapports. Lors des déplacements de l’équipe de rugby, ils lui demandent de chanter, et lui, d’une voix grave, chevrotante de timidité, fredonne quelque succès du jour.
Le capitaine le prend par le bras et lui fait
enjamber les cordes du ring.
Le capitaine part d’un gros rire.
Le silence est devenu plus intense. De temps à
autre, une voix anonyme lance un « salaud
» étouffé qui fait tourner la
tête au capitaine. François comprend qu’il doit éviter au sergent de se faire punir. Dans l’intention de simuler un échange de coups, il se porte à sa rencontre, lève les mains à hauteur du visage, tourne un peu autour de lui et lui envoie un timide direct du gauche.
Le capitaine se met alors à rugir : La tête cachée derrière ses gants, François avance sur le moniteur, lance quelques coups, cherche à engager le combat. Mais le Noir se contente d’esquiver et de projeter ses poings dans le vide. Indécis et pris de remords, François s’immobilise. À un mètre de lui, le capitaine, les mains agrippées à la corde supérieure du ring, les fixe avec des yeux brillants de rage. François pressent qu’il va bientôt tout interrompre et qu’ils ne pourront plus se soustraire à l’irréparable. Alors il imagine qu’il a en face de lui celui qui les oblige à se battre, et il se rue sur le sergent qui riposte sans conviction. Les lacets de ses gants n’ontpas été noués. Ils cinglent la figure de François et suscitent une immédiate envie de faire mal, de frapper pour de bon. Après un échange plus sévère, François lit dans les yeux du moniteur de l’étonnement, de la souffrance, un reproche. Il en oublie le capitaine et fait un pas en arrière, résolu à abandonner le combat. Mais il se ressaisit, et avec toute la violence dont il est capable, il décoche deux directs à la face du sergent. Celui-ci comprend, se décide à cogner, et au sortir d’un corps à corps, écrase sa droite sur le visage de François.
François tombe lourdement sur les genoux et
bascule en avant. Son arcade sourcilière porte
une profonde entaille et du sang coule sur son
visage. Il tente en vain de se relever. Le capitaine lui prend le menton, fait mouvoir sa tête et examine son oeil. D’une prompte détente, François se dresse. Ses lèvres s’animent mais aucun son n’en sort. Pour le narguer, il se force à sourire. Son visage se tord en une grimace vide d’expression.
Charles Juliet, L’Inattendu (p 160
à 164) |
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