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L’Inattendu, Charles Juliet


   

Manifestation de la violence à travers la boxe

Au fait, tu te dis peut-être qu’il est facile de tabasser quelqu’un quand il ne peut pas se défendre. Que je devrais quitter mes galons et qu’on pourrait s’expliquer d’homme à homme. Mais c’est une idée lumineuse, François, lumineuse. Tu me feras bien ce plaisir de monter sur le ring avec moi ? Alors, monsieur acceptera-t-il ? Monsieur aura-t-il le courage de venir se faire casser la gueule ?
— ...
— C’est oui ou c’est non ?
D’une voix étranglée, François arrive à prononcer un oui à peine audible.
— Bon. Dès la sortie des classes, tu entreras en fonction. Tu rassembleras la compagnie et tu la mèneras à la salle des sports. Ce sera d’ailleurs pour moi l’occasion de me présenter de la bonne manière.

La cinquième gifle claque. Le capitaine fixe François dans les yeux. Des larmes affluent, coulent. Le capitaine sourit.
— Voilà. C’est fini. Tu viens de m’offrir ma récompense.
L’indignation de François le suffoque. Car ses larmes ne sont pas des larmes de vaincu, mais des larmes de colère, de joie contenue. Devant ses camarades, il va prendre sa revanche, corriger ce capitaine. Une haine forcenée se déchaîne en lui.

Rageusement il met son béret, salue, fait un demi-tour réglementaire et part sous le regard narquois du capitaine. Sa tête tourne, ses jambes engourdies lui font mal, et dans son corps douloureux déferle une immense fatigue.

Un instant plus tard, un sous-officier vient chercher François qui, étendu sur son lit, continue de pleurer à gros hoquets, la gorge contractée de spasmes. Le sous-officier le prend par les épaules et essaie de le réconforter.
— Ne t’en fais pas. C’est un salaud, mais tu vas lui donner une leçon. Tu es plus costaud que lui. Il faut à tout prix le contrer avant qu’il fasse d’autres conneries. Et tape-lui dessus de ma part, parce que tu sais, vous n’êtes pas les seuls à être emmerdés.

François fouille dans quelques armoires à la recherche d’une paire d’espadrilles, mais il n’en trouve point. Il prend son short et descend à la suite du sous-offïcier.
— Ne te fais pas de souci. Tu auras tous les autres avec toi. Ça te soutiendra. Et puis, tu es bien entraîné... Alors que lui... Avec toutes les cigarettes qu’il grille...

François s’arrête aux lavabos. Il appréhende de paraître devant ses camarades avec ses paupières gonflées et un reste de sang sur le bas du visage. Il se passe la tête sous le robinet et se regarde dans une glace. Soudain, il a peur. Son orgueil flanche, il se sent las, il ne parvient plus à haïr, et des prières depuis longtemps oubliées montent du plus lointain de son enfance.

Dans la salle des sports, il règne un brouhaha, une surexcitation qui le réconfortent quelque peu. Mais sa violence est maintenant tombée. Il ne sent plus en lui que de l’amertume, de la tristesse.

Ses camarades l’entourent. Les sous-officiers les ont mis au courant, et ils parlent fort, lui donnent des conseils, l’encouragent.

François se déshabille, met son short. Il quitte ses brodequins, remonte les manches de sa chemise. On lui enfile les gants, on les lace, et autour du ring, la fièvre monte.

Soudain, le capitaine pénètre dans la salle. Un « fixe » retentit, fige les élèves au garde-à-vous, et le silence qui s’abat provoque en François une véritable panique.

Le capitaine est accompagné d’un sergent, moniteur de sport, celui que les élèves préfèrent. Cest un Noir jovial, débonnaire, avec qui ils ont les meilleurs rapports. Lors des déplacements de l’équipe de rugby, ils lui demandent de chanter, et lui, d’une voix grave, chevrotante de timidité, fredonne quelque succès du jour.

Le capitaine le prend par le bras et lui fait enjamber les cordes du ring.
— Messieurs, beugle-t-il, voilà le traitement que je réserve à ceux qui ne veulent pas marcher droit. Viens ici, toi. Tu vas me faire trois rounds contre ton moniteur.
François remarque que ce dernier a lui aussi des gants.
- Maintenant, sergent, tu vas casser la gueule à ce jeune con. Et mets-y tout ton coeur. Sans ça, tu sais ce que je te réserve.
Le Noir est adossé aux cordes, le regard sombre, une expression dramatique sur le visage.

Le capitaine part d’un gros rire.
— Allez l’enfant de troupe, vole-lui dans les plumes. Montre-nous ce que tu as dans le ventre.

Le silence est devenu plus intense. De temps à autre, une voix anonyme lance un « salaud » étouffé qui fait tourner la tête au capitaine.
— S’il y en a qui ne sont pas contents, c’est moi qui vais me les payer. Compris ? Et vous, les deux, il faudrait tout de même vous décider.
Des cris s’élèvent. Un murmure de protestation parcourt le groupe des élèves. Sur le ring, le moniteur et François n’ont pas bougé.
— Mais bon Dieu de bon Dieu, vous voulez que je vous botte le cul ?

François comprend qu’il doit éviter au sergent de se faire punir. Dans l’intention de simuler un échange de coups, il se porte à sa rencontre, lève les mains à hauteur du visage, tourne un peu autour de lui et lui envoie un timide direct du gauche.

Le capitaine se met alors à rugir :
— C’est bien compris sergent ? C’est mon dernier avertissement. Et tu sais, tu peux être tranquille, je tiendrai ma promesse.
François donne une série de coups sur le torse du Noir qui recule. Lentement, le moniteur se met en garde. Les élèves vocifèrent, clament leur indignation.

La tête cachée derrière ses gants, François avance sur le moniteur, lance quelques coups, cherche à engager le combat. Mais le Noir se contente d’esquiver et de projeter ses poings dans le vide.

Indécis et pris de remords, François s’immobilise. À un mètre de lui, le capitaine, les mains agrippées à la corde supérieure du ring, les fixe avec des yeux brillants de rage. François pressent qu’il va bientôt tout interrompre et qu’ils ne pourront plus se soustraire à l’irréparable. Alors il imagine qu’il a en face de lui celui qui les oblige à se battre, et il se rue sur le sergent qui riposte sans conviction. Les lacets de ses gants n’ontpas été noués. Ils cinglent la figure de François et suscitent une immédiate envie de faire mal, de frapper pour de bon.

Après un échange plus sévère, François lit dans les yeux du moniteur de l’étonnement, de la souffrance, un reproche. Il en oublie le capitaine et fait un pas en arrière, résolu à abandonner le combat. Mais il se ressaisit, et avec toute la violence dont il est capable, il décoche deux directs à la face du sergent. Celui-ci comprend, se décide à cogner, et au sortir d’un corps à corps, écrase sa droite sur le visage de François.

François tombe lourdement sur les genoux et bascule en avant. Son arcade sourcilière porte une profonde entaille et du sang coule sur son visage. Il tente en vain de se relever.
Quand il revient à lui, il est assis sur un banc. Quelqu’un applique un mouchoir sur sa blessure. Autour du ring, il n’y a plus personne et le silence règne dans la salle.

Le capitaine lui prend le menton, fait mouvoir sa tête et examine son oeil. D’une prompte détente, François se dresse. Ses lèvres s’animent mais aucun son n’en sort. Pour le narguer, il se force à sourire. Son visage se tord en une grimace vide d’expression.

Charles Juliet, L’Inattendu (p 160 à 164)
© Gallimard.

     

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