La crise des sciences et l'humanité

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Pourquoi ce titre? Un grand philosophe de ce siècle, Husserl, a intitulé une conférence célèbre qu’il a donnée en 1935 à Vienne: La crise de l’humanité européenne et la philosophie. J’ai tout de suite pensé à ce texte quand j’ai pris connaissance du sujet de vos Journées: ”La science et l’Humain”. Sans entrer dans les détails, l’idée principale de la conférence de Husserl est que la science, la science moderne notamment, celle qui est apparue avec ce que l’on appelle la révolution galiléenne, s’est détournée de la voie qu’elle aurait dû suivre et a quelque peu manqué le but qu’elle devait atteindre, le but que depuis la Grèce les savants et les grands penseurs lui ont assigné : l’extension de la raison à tous les domaines de la vie humaine, la prise de conscience par l’homme de sa destination rationnelle et spirituelle. Or les sciences de la nature (la physique moderne pour l’essentiel) sont parfaitement parvenues à trouver les grandes lois qui régissent la nature matérielle, elles ont appliqué avec succès les méthodes mathématiques (jusque là cantonnées dans le domaine des mathématiques) et grâce à cela elles ont réussi à établir avec une parfaite exactitude les relations entre les corps (terrestres et célestes), mais (restriction qu’il faut comprendre comme une critique de fond de la science moderne) elles ont totalement échoué quand elles ont cherché à appliquer une méthode aussi féconde au domaine de l’esprit ou de l’âme. Husserl appelle une telle déviation de la science moderne, qui constitue à ses yeux un véritable contresens, le naturalisme ou l’objectivisme. Il faut entendre par ces termes le projet qui consiste à étudier l’esprit et  ses manifestations (culturelles, sociales) comme on étudie une chose matérielle et ses propriétés, c’est-à-dire, pour simplifier, à l’étudier de l’extérieur sans vouloir considérer qu’il s’agit avant tout d’une réalité intérieure avec des caractéristiques qui lui sont propres (l’intentionnalité, la conscience de la valeur, du sens des choses...). Souvenons-nous à ce propos de l’injonction méthodologique de Durkheim selon laquelle il faut traiter les faits sociaux comme des choses.

Pour résumer : ce qui fait que l’homme est une réalité spécifique, complètement, ontologiquement, distincte du monde des choses, en d’autres termes le fait que l’homme soit un être spirituel, ce fait-là a été complètement méconnu par la science moderne, et c’est pour cette raison que l’on peut parler de crise des sciences. Les sciences ne sont plus aujourd’hui à la hauteur de leur origine, elles ne constituent plus pour l’humanité un guide rationnel et idéal.

Il me semble que cette critique (que j’ai beaucoup résumée) est assez représentative des critiques nombreuses qui ont été faites de la science au XXème siècle au nom de l’homme et des valeurs humaines : les sciences n’auraient pas  seulement négligé ces valeurs, elles les auraient  profondément altérées, voire détruites. Si l’on met de côté les conséquences de la science sur la vie matérielle des hommes, la critique consiste surtout à dire que pour  la science (et peut-être aussi à cause d’elle)  l’homme n’est rien d’autre qu’une chose. Le titre d’un célèbre ouvrage d’un savant contemporain, J.P. Changeux,  L’homme neuronal, exprime ou exprimerait assez bien l’attitude de la science envers l’homme. On dira que ces sciences physico-chimiques et biologiques ne s’occupent pas de l’homme mais de molécules et de neurones qui se trouvent dans l’homme comme dans bien d’autres êtres vivants, et que, par conséquent, les sciences de la nature sont loin de suffire à la constitution d’une anthropologie, empirique ou rationnelle. Mais que dire alors des sciences humaines  dont l’objet serait selon leur définition même l’homme? Le constat est presque plus désespéré que pour les sciences dites dures dont elles ont d’ailleurs cherché à imiter la démarche en mettant entre parenthèses les significations immédiates et communes des objets dont elles s’occupent : pas plus que la physique ne s’appuie sur les données de la sensibilité (elle ignore des significations naturelles comme celles de chaud et de froid), l’anthropologie structurale que Claude Lévi-Strauss a voulu fonder “ne se bâtit pas sur le plan des événements” (Tristes Tropiques, 1955, éd. Plon,   p. 49). Les sciences nouvelles de l’homme n’ont pas pour but, a dit aussi le grand ethnologue, de constituer l’homme mais de le dissoudre. Opération réussie à en croire le fameux diagnostic de M. Foucault sur la mort de l’homme...

Qu’on le déplore ou qu’on le justifie, nous sommes placés, semble-t-il, devant une alternative : ou bien la science, ou bien l’homme. Vous auriez pu intituler vos journées :    “La science ou l’homme”, mais vous ne l’avez pas fait, et mon opinion est que vous avez bien fait.  Les quelques réflexions qui suivent n’ont d’autre but que de justifier ce jugement en montrant d’abord que le conflit entre la science et l’homme n’a rien d’un destin inexorable et que le plus souvent il est dramatisé plutôt qu’analysé, en appuyant ensuite la mine de mon crayon sur le trait quelque peu effacé qui sépare et, à mon avis, a toujours séparé l’objet propre de la science  des questions qui intéressent l’homme en tant qu’homme, questions qu’on peut continuer d’appeler des questions métaphysiques, au sens presque étymologique du terme.         

                                                  

Un simple coup d’œil sur l’histoire de la science et de la philosophie  peut déjà nous montrer que l’essor de la science ainsi que les grandes périodes de son développement  ont coïncidé avec l’approfondissement de la réflexion sur l’homme et une conscience plus claire de ses fins.

1°-  Sophocle fait dire au chœur d’Antigone: ”De toutes les merveilles, il n’y en a pas de plus grande que l’homme”. Le grand poète tragique grec est le contemporain de l’avènement de la science dont la culture et le développement sans interruption sont sans doute le trait distinctif de l’Europe. Lorsqu’on lit les dialogues de Platon, on est frappé de la coexistence des mythes hérités de la tradition orale grecque et des discours  démonstratifs dont l’objet, le plus souvent, est une essence universelle, totalement détachée des particularités de l’histoire et de la géographie : le beau, le courage, la vertu, la science, etc. Le prodigieux essor des  sciences à ce moment (en particulier les mathématiques, l’astronomie, l’acoustique, l’harmonie, la statique), essor qui n’est pas pour peu dans le “miracle grec”, ne s’accompagne pas du tout d’une ségrégation entre les différents modes de croyance et de savoir. Qu’il s’agisse de mythes, de récits légendaires, de techniques médicales, de poésie et d’art, chacune de ces choses a une valeur propre et une utilité, et pas seulement la science. L’attitude du savant ou du penseur grec n’est nullement condescendante à l’égard de la tradition. La science n’est pas une idole en ce temps, comme elle le sera dans le positivisme et le scientisme du 19ème siècle, et encore après. Lorsque la science est vraiment inventive, lorsque la poussée créatrice est vraiment puissante, elle irrigue tous les domaines, théoriques et pratiques ; elle ne réduit  pas au silence ce qui n’est pas elle, d’une façon autoritaire et stérile.

 N’est-ce pas au même moment que se constituent de grands secteurs de la science (et pour certains d’entre eux, de manière définitive) et que la question: qu’est-ce que l’homme?  devient centrale dans la pensée philosophique qui, notons-le, ne devient systématique qu’en élevant à l’universalité  cette question et l’objet sur lequel elle porte? Science et philosophie dépendent en effet l’une comme l’autre de la découverte du concept (ou de l’idée, ou de la forme), comme instrument de généralisation ou d’universalisation de la connaissance. Dans le Thééthète, dialogue où Platon cherche à définir la science (épistémè), il y a un passage très remarquable et d’une incalculable portée pour la suite de la réflexion philosophique, celui où Socrate esquisse le portrait du philosophe (et du savant) véritable : en scrutant le ciel au-dessus de lui, Thalès, le père de la géométrie grecque, serait tombé dans un puits, provoquant l’hilarité et la raillerie d’une petite servante thrace qui passait par là. Comme Thalès, le philosophe ne s’intéresse pas aux menus objets qui parsèment son chemin, qui attirent la curiosité et provoquent les passions de ses concitoyens ; il ignore tout de ce que peut bien faire son voisin, il ne sait même pas si c’est un homme ou un animal d’une autre espèce, mais, en revanche, il ne ménage pas sa peine pour savoir ce qu’est l’homme (ei anthrôpos estin), en quoi l’homme se distingue des autres espèces.

L’idéalité de l’objet de la recherche : voilà ce que partagent la science et la philosophie et qui en fait des activités contemporaines l’une de l’autre. Mais la conscience de l’universalité et de l’identité de l’homme, apparue, répétons-le, avec la science grecque, ne signifie pas que l’homme doive être la réalité la plus haute, ou, pour reprendre la célèbre formule du sophiste Protagoras, que l’homme soit la mesure de toutes choses. Ce n’est d’ailleurs pas élever l’homme que de faire dépendre de sa nature propre, voire de sa constitution corporelle, la connaissance qu’il peut avoir de toute chose, c’est-à-dire la science, au sens le plus général du mot. Le véritable humanisme n’est pas celui qui réduit l’objectivité à la subjectivité, mais celui qui discerne dans l’objectivité la constitution la plus élevée de la subjectivité pure, sa prestation la plus propre comme le dit avec insistance Husserl. Car le subjectivisme n’est pas un humanisme. Comme l’objectivisme qui n’en est que l’image inversée, le subjectivisme est une pensée qui s’ignore elle-même, qui veut s’ignorer comme pensée, c’est-à-dire comme rapport intentionnel à des choses ou à des objets.

Contrairement à une opinion répandue de notre temps, la science moderne, celle qui s’est édifiée si rapidement  au 17ème siècle, n’a, pas plus que la science apparue en Grèce au 5ème et 4ème siècles avant J.C., rabattu la question portant sur l’être de l’homme sur le plan de la connaissance et de la méthode scientifiques ; au contraire, cette révolution scientifique sans précédent (depuis l’époque grecque) a permis aux grands penseurs de ce siècle de produire l’une des idées les plus claires de l’homme qu’on ait jamais eues. Car si les Grecs ont  dégagé si lumineusement l’essence rationnelle et sociale de l’homme, les philosophes de l’âge classique nous ont rendu accessible son essence rationnelle et intérieure, le fait que l’homme est un moi, un ego.

 

2°- On dit que la science moderne a désenchanté le monde ( la formule est de Max Weber), en substituant à l’image rassurante d’un cosmos hiérarchiquement disposé et bien clos celle d’un univers infini, composé d’objets dont on peut connaître, par le calcul, toutes les propriétés. Le monde ne se présente plus aux yeux des hommes comme un texte à déchiffrer mais comme un espace à mesurer. “Le silence des espaces infinis m’effraie”, dit Pascal dans une célèbre pensée. Mais cette considération des choses naturelles comme choses purement physiques, purement matérielles, n’est que le versant  “objectif” de cette révolution scientifique dont l’autre versant, le versant “subjectif”, est constitué par la détermination de l’homme comme chose pensante (la res cogitans de Descartes).  Comme les humanistes de la Renaissance, les penseurs de l’âge classique se préoccupent de ce qui fait la dignité de l’homme. Mais la nouvelle science, la physique et notamment la mécanique rationnelle, leur permet de dire que, puisqu’un corps n’est rien que grandeur, figure et mouvement, puisqu’il n’y a rien en lui et qu’il ne peut rien y avoir qui soit de l’ordre de la pensée, il faut alors considérer et tenir pour certain que la pensée et elle seule constitue l’essence de l’homme. De Pascal encore: ”Toute notre dignité consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser”.

On n’aperçoit pas toujours bien que le décentrement  astronomique de Copernic et de Galilée a permis de reformuler la question du centre et du point fixe et de faire de la pensée, du cogito donc, le véritable point d’Archimède de l’homme qui n’a plus alors besoin d’une référence extérieure à lui, qui n’a plus besoin d’une place privilégiée dans l’univers pour savoir ce qui constitue sa nature propre ainsi que les devoirs qui sont les siens. Là aussi, la science a rapproché l’homme de lui-même, bien plus qu’elle n’a désenchanté le monde.

Mais cet équilibre entre la science et l’homme, caractéristique à mes yeux des périodes créatrices (et notamment parce que ce sont des périodes où la science est particulièrement philosophique au lieu d’être platement empirique) tient aussi au fait que les hommes n’attendaient pas que la science résolve leurs problèmes à leur place. On sait qu’un de leurs grands problèmes était de prouver l’existence de Dieu, de façon aussi démonstrative qu’en mathématiques. Or ce qui est remarquable c’est que pas un seul des grands savants de cette époque ne dise, par exemple : il n’y pas de vide dans la nature, donc Dieu existe, le mouvement d’un corps en chute libre est uniformément accéléré, donc Dieu existe, la trajectoire des planètes est elliptique, donc... Au siècle suivant, les choses sur ce point changent, la science devient  aussi idéologique, on lui demande de prouver Dieu ou le déterminisme naturel ; du coup, les penseurs ont tendance à se décharger sur la science de la responsabilité philosophique et morale de tels problèmes. Un exemple seulement. Swammerdam, grand savant naturaliste célèbre par ses observations au microscope, dit : ”Je vous apporte ici, dans l’anatomie d’un pou, la preuve de la providence divine”. Mais Diderot dit aussi : ”Voyez-vous cet œuf? c’est avec cela qu’on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre”.  Une pensée chasse l’autre : c’est cela l’idéologie. Au contraire, Descartes n’a pas cherché dans le monde ou dans les choses du monde la preuve de l’existence de Dieu ; il l’a établie à partir de l’idée de perfection ou de l’idée d’infini que l’esprit humain a, selon lui, en lui même. 

Ce n’est pas la science qui dit ou qui peut dire : Dieu existe, ou l’homme est déterminé par ses gènes. Ce sont les hommes (notamment les hommes de science) qui demandent à la science de répondre à ces questions qui n’ont sûrement aucun sens sur le plan de la science, justement parce que ce sont des questions qui portent sur le sens et que la science ne peut répondre qu’à des questions de fait et de rapport entre des faits (les lois sont des rapports constants entre des faits individuellement variables). Cela ne veut pas dire bien sûr que l’homme ne peut rien tirer de la connaissance des sciences pour l’aider à formuler de façon renouvelée les questions qu’il se pose. Le voudrait-il d’ailleurs qu’il ne le pourrait pas, car le monde même dans lequel il vit dépend de la science qui l’a profondément modifié. La plupart des problèmes d’aujourd’hui sont  relatifs aux découvertes scientifiques du XXème siècle (la fission atomique, la structure des gènes, l’intelligence artificielle, notamment). Mais de ces données, qui sont des données de fait, ne peut  provenir aucune réponse aux questions portant sur les buts de la vie humaine, sur l’identité de l’homme, sur les devoirs d’un être raisonnable et libre (puisque c’est ainsi qu’il s’est jusque là pensé) envers  lui-même, les autres hommes et aussi envers la nature.

Il ne me semble pas que la science ait profondément changé la compréhension que l’homme peut avoir de lui-même ou de l’univers ; ou alors, c’est pour l’avoir rendue plus problématique que jamais. Le bouleversement radical est celui de la technique, via la science. Les hommes manipulent tous les jours des objets dont le fonctionnement (et par conséquent la maîtrise) leur échappe complètement. Une certaine ivresse accompagne et  accroît cette manipulation : le plaisir qu’on prend à manipuler les artefacts modernes refoule l’interrogation sur le sens des gestes qu’ils permettent d’accomplir. Mais on ne peut pas différer éternellement les questions portant sur le sens de ce que l’on fait. Vient toujours le moment où elles s’imposent à nous, aussi ingénieuse que soit la diversion que nous avons inventée pour retarder cette échéance. La science ne révélera pas plus à l’homme le secret  de son être qu’elle ne lui a révélé la présence (ou l’absence) de Dieu dans l’univers. Il y a des questions auxquelles des connaissances nouvelles viennent apporter des réponses et qui deviennent aussitôt caduques. Mais les questions qui nous importent vraiment ne sont pas de cet ordre. L’avenir sur lequel elles portent n’est pas indépendant de notre comportement présent. La réponse à ces questions est du ressort de la décision plus encore que de la connaissance. Cela ne veut pas du tout dire qu’on y répond par un vote (ou des sondages...) comme on aurait tendance à le croire aujourd’hui, et justement pour échapper  à la décision. Car celle-ci est aussi un acte de la pensée où l’arbitraire n’a point part. On ferait déjà un grand pas dans l’intelligence des problèmes si, au lieu d’attendre de la science des oracles sur ce qu’est la vie, où commence-t-elle et où finit-elle, sur ce qu’est la liberté de l’homme et ce qui peut y porter atteinte en matière de lois, de médicaments ou de bricolage génétique, on cherchait à savoir déjà pour soi-même quel sens nous donnons à ces termes de vie, de liberté et surtout d’homme. Le problème est moins, me semble-t-il, celui du rapport entre la science et l’homme que celui, moins spectaculaire et grisant, du rapport de chacun avec l’idée qu’il a nécessairement de son propre être, et par conséquent avec l’être de l’homme. La science ici n’est le plus souvent qu’un prétexte pour ne pas avoir à réfléchir soi-même et par soi-même. Il est vrai que la médiatisation de la science aujourd’hui, loin de la rendre accessible à tous, en fait quelque chose d’intimidant et finit par inhiber la volonté de penser par soi-même. Il est aussi vrai que les savants ont quelquefois tendance à dire ce qu’ils pensent plutôt que ce qu’ils savent, cherchant ainsi à faire passer leurs pensées pour des connaissances, ou, confusion plus grave encore, leurs connaissances pour des pensées. Or la question de l’essence des choses n’est pas du ressort de la science mais de l’entendement le plus ordinaire, du sens commun (qui ne le serait d’ailleurs pas sans cela). Le savoir ne peut pas apporter dans l’esprit des hommes le sens des choses auxquelles il s’applique. Il s’agit là d’une connaissance naturelle et non apprise, non acquise, et sans ce fond commun du sens il n’y aurait  pas d’humanité mais des espèces humaines, comme il y  a  des espèces animales. La compréhension des termes (et donc des choses) en jeu dans toute question précède et rend possible l’usage différencié et précis qu’on en fait par la suite, une conception plus intuitive que prédicative de ces choses en détermine la signification et la valeur. Cela revient à dire que c’est toujours à travers nos pensées que les choses nous sont présentes, et que c’est ce rapport à nos propres pensées qu’il nous faut d’abord régler. La science la plus utile est de voir clair en soi-même. De plus, elle est, idéalement du moins, au  pouvoir de chacun. Car il n’y a pas de “spécialiste” des fins ultimes de l’homme, c’est-à-dire de l’homme en tant qu’homme. Kant a fort judicieusement fait remarquer qu’en ce qui concerne “les fins essentielles de la nature humaine, la plus haute philosophie ne peut pas conduire plus loin que ne le fait  (le) sens commun” (Critique de la raison pure, p. 557, PUF). Chaque homme, dit admirablement Montaigne, porte en lui la forme de l’humaine condition. Cette forme, qui est l’objet propre de sa réflexion, ne se trouve pas hors de l’homme mais en lui, ou plutôt : on ne la rencontre au dehors que parce qu’on la trouve en soi-même. C’est une reconnaissance plus qu’une connaissance. Mais encore faut-il vouloir exercer ce pouvoir le plus propre à l’homme qu’est le pouvoir de penser et l’exercer soi-même, par soi-même,  plutôt que par “autorité” interposée.

 

                                                                                       Pierre Guenancia

 

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