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Quel est l'ordre du soi ?

 

          En posant cette question, on peut vouloir signifier au moins deux choses bien différentes l'une de l'autre. L'ordre du soi (ou du moi - pour l'instant la différence n'est que grammaticale) peut s'entendre au sens de la nature ou l'être de l'homme, caractérisé comme l'être qui se rapporte à lui-même, qui a une identité personnelle et non pas seulement générique, et que Pascal comme presque tous les philosophes de son temps considère comme étant un être composé d'une âme et d'un corps. Si le corps et l'esprit constituent deux ordres distincts, le moi ne peut donc relever ni de l'un ni de l'autre. Mais les ordres n'ont peut-être pas d'abord et sans doute même pas du tout une signification ontologique, à l'inverse de l'âme et du corps dans la philosophie de Descartes. Pascal ne ramène pas ici les choses auxquelles il se réfère aux idées claires et distinctes que l'entendement s'en forme lorsqu'il s'applique à les concevoir; Pascal les distribue  plutôt selon des ordres différents de grandeur; il est donc question dans le fragment qui nous occupe de différence de valeur (d'estime ou de dignité) et non (ou inessentiellement) de différence entre des substances ou entre leurs attributs essentiels. Par conséquent la question: quel est l'ordre du soi? s'explicite comme une question portant sur la valeur, la dignité, ou, plus conformément au vocabulaire pascalien, sur la grandeur du soi.

            Certes, il faut sans doute savoir ce qu'est l'homme et de quoi son être est composé pour entreprendre d'en déterminer la grandeur au regard des autres choses, mais ici ce n'est pas ce savoir qui est problématisé par Pascal comme il peut l'être par Descartes; c'est plutôt la place qui revient à l'homme parmi toutes les choses rangées dans des ordres de grandeur, de valeur ou de dignité, c'est la place de l'homme, sa juste place qu'avant tout Pascal cherche à déterminer, dans ce fragment comme dans plusieurs autres qui lui font écho. Pourtant Pascal n'emploie pas une seule fois le mot "homme" dans ce fragment 308. Il parle des "grands de chair", des "gens d'esprit", des "saints", et, d'une façon explicitement dualiste, des corps et des esprits. Et c'est à propos de ceux-ci qu'il déclare dans le passage qui est à l'origine de cet exposé: "Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits. Car il connaît tout cela, et soi, et les corps rien."

            Nous pouvons alors préciser davantage la question et la formuler ainsi: en quoi le fait de se connaître, corrélatif de la connaissance de "tout cela", constitue-t-il la grandeur propre de l'esprit, et donc de l'homme en tant qu'esprit ou pensée ? Ou encore: pourquoi le simple fait de réfléchir sa propre existence, différent du fait d'être simplement ce qu'on est, semble-t-il être aux yeux de Pascal l'index de l'ordre ou de la grandeur propre à l'esprit, dont la singularité aussi bien que la dignité paraissent bien plus consister dans ce rapport à soi que dans le pouvoir de connaître les choses extérieures?

            La signification de cette question étant davantage précisée, il reste à se demander ce qui peut bien la motiver surtout lorsqu'on suit les articulations presque naturelles de ce fragment 308 avec d'autres fragments, sur le moi et sur la pensée, et qu'on les confronte. Il serait bien artificiel de feindre la découverte d'une cassure entre les passages qui font état de la dignité ou de la grandeur de l'esprit en tant qu'il se sait lui-même et ceux où Pascal procède à la critique radicale du moi. Nous savons bien qu'il ne s'agit pas de la même chose ici et là, que "le moi", autrement dit, ne constitue pas la substance de l'esprit qui se connaît comme soi. Mais, justement, que le moi ne soit pas ce qu'il y a de plus profond ou de plus grand en l'homme rend d'une certaine manière possible une sorte de recouvrement de l'être de l'esprit par l'apparaître du moi, comme si le moi constituait une perversion et une confusion de l'ordre de la pensée. La tyrannie du moi vient de ce qu'il ne reste pas dans son ordre, qu'il prend et usurpe une place qui ne devrait pas être la sienne (cf. fr. 58: "La tyrannie consiste au désir de dommination, universel et hors de son ordre").

            Il faudrait donc marquer les différences entre le moi et le soi dont il est question dans l'ordre de l'esprit ou de la pensée. Mais cette tâche relativement aisée à accomplir doit être suivie, ou plutôt accompagnée, d'une autre qui l'est beaucoup moins, qui est de comprendre comment le désordre du moi menace toujours de corrompre l'ordre du soi. La difficulté ici tient à ce que ce ne sont pas deux ordres dont on confondrait les catégories respectives, comme entre celui des corps et celui des esprits; ce ne sont pas des grandeurs différentes qui sont ici confondues. L'esprit a une grandeur propre et un ordre bien à lui; pas le moi,auquel Pascal ne reconnaît, c'est le moins que l'on puisse dire, aucune grandeur. N'est-ce pas le moi, lui seul et en tant que tel, qui fait obstacle à ce que l'homme puisse se considérer comme un membre pensant et s'aimer alors légitimement puisque le soi, le soi véritable et non cette image abstraite ou cette idole qu'on désigne par le nom de moi, serait le corps tout entier de membres pensants? Il pourrait alors sous cette identité nouvelle s'introduire dans l'ordre de la charité dont l'exclut au contraire son attachement à la figure "mondaine" du moi.

 

LE  DESORDRE  DU  MOI

            Le moi génère le désordre en voulant pour ainsi dire sortir de son être, se faisant alors le parasite des autres moi. En ce sens on pourrait parler d'un ordre du moi, qui consisterait dans le fait d'être inscrit dans sa place singulière, et de s'y tenir (la vertu mais l'impossible vertu serait pour le moi de tenir en place... ). De même que le malheur des hommes vient de ce qu'ils ne peuvent tenir en repos dans leur chambre, ainsi l'injustice et la tyrannie du moi découlent de la volonté qu'a chacun de vouloir régner hors de son ordre ; de ne pas se contenter de soi, de vouloir toujours investir l'autre. Pas nécessairement par la guerre ou la violence d'ailleurs; mais le plus souvent d'une façon beaucoup plus insidieuse, en cherchant à briller aux yeux d'autrui, troquant ainsi son être réel contre un être imaginaire (cf. fr. 806: "Nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire et négligeons le véritable"). Ce n'est pas tant une perversion intrinsèque de son être qui rend le moi haïssable que l'impossibilité de rester en lui-même, qui se traduit par la tendance commune à chacun à annexer la sphère propre de chacun. On veut vivre pour ainsi dire dans la vie d'autrui, on veut être connu de lui. C'est en cherchant à donner à autrui une image de soi que l'on se rend injuste et incommode. La marque du désordre du moi se trouver dans cette aspiration à une place centrale, à la place du centre, dans l' incapacité avérée où il est de demeurer à sa place et de s'en contenter.

            Mais cette incapacité à rester en soi-même ne serait pas si radicale, si indépassable, si elle ne se doublait d'une ignorance de ce que c'est qu'être soi-même, ignorance de ce que nous sommes en tant qu'homme. Les fameuses analyses du divertissement montrent bien que c'est le refus de faire face à son être (ou à son néant), refus tellement endurci qu'il équivaut à une impossibilité, qui jette l'homme au dehors et que c'est cette impossibilité même qui fait de lui un moi, position imaginaire qui implique, me semble-t-il, un oubli ou une in-conscience de soi (et de son ordre véritable, celui de sa réelle grandeur).

            Chaque moi est un peu dans la position de ce roi qui aurait oublié qu'il ne l'est que parce qu'on l'a pris pour un autre. J'incline assez à considérer cet apologue célèbre des Trois discours sur la condition des grands comme un cas particulier et exemplaire de la condition mondaine de l' homme qui en se pensant comme un moi se prend toujours quelque peu pour un autre.Le statut d'usurpateur n'est pas séparable de celui du moi. On peut avoir des qualités réelles de corps ou d'esprit, mais en les rapportant au moi comme à leur centre commun, on les détourne pour ainsi dire de leur sujet véritable qui est le corps (qui a un ordre et de ce fait une grandeur propre) ou bien l'esprit. Le moi, pôle ou synthèse des qualités, court-circuite la différence entre les ordres qui, en imposant une différence entre leurs grandeurs respectives, empêchent qu'il y ait comme un réceptacle commun à la diversité. Le tri entre les grandeurs prévient leur confusion dans et avec un sujet commun et unique. La racine commune à toutes les usurpations mondaines pourrait bien être l'usurpation ontologique d'un moi qui se pense comme sujet ou substance.

            Le désordre du moi n'est donc pas seulement celui qui résulte de l'empiètement du moi sur les autres, mais, plus gravement encore, celui qui résulte de l'institution au fond arbitraire du moi comme ordre imaginaire, et recouvrant la différence entre les ordres (du corps et de l'esprit). C'est à cette institution primitive qu'il faut alors rapporter les institutions sociales qui n’en sont jamais que les dérivées, ce qui montre au passage que l'édifice social et ses infinies et infimes distinctions reproduit, renforce, agrandit l'illusion du moi. La condition des "grands" offre comme un grossissement de la condition ordinaire des hommes: "la vanité des grands, dit Pascal, vient de ce qu'ils ne connaissent point ce qu'ils sont". Et un peu plus loin: "Il faut s'oublier soi-même pour cela (c'est-à-dire:pour se croire supérieur aux autres)" (p.367).

            L'oubli de soi, c'est l'oubli (ou l'ignorance) de ce qui fait véritablement l'ordre du soi, de ce que l'homme est en lui-même, et non dans l'image qu'il cherche à donner aux autres et qui constitue "le moi". D'une façon qui n'est paradoxale qu'en apparence, il faut s'oublier soi-même pour se donner à soi-même l'image d'un moi, pour vouloir, sans même le savoir, se faire "le centre de tout" (fr. 597). Le moi n'est donc pas une condition que l'on partage également puisque chaque moi, selon Pascal, "voudrait être le tyran de tous les autres"(ibid.). Tout se passe comme si le moi avait vocation - vocation contrariée - à être seul en son genre; comme s'il était contradictoire de se donner un tel statut et de le reconnaître en autrui. Evidemment, personne ne se représente ainsi sa situation. Au contraire même, une certaine irréflexion semble devoir toujours accompagner le moi dont on pourrait alors dire qu'il constatue la première et la plus fondamentale des diversions de l'homme, l'objet favori de son divertissement, impliqué sans doute dans toutes les figures du divertissement qui empêchent l'homme de penser à lui-même. "A quoi pense le monde? (...) à danser, à jouer du luth, à faire des vers, à courir la bague etc. et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c'est qu'être roi et qu'être homme"(fr. 620).

            Le roi qui ne pense pas "à ce que c'est qu'être roi et qu'être homme" et qui ne sait pas, pour ne s'en être jamais inquiété, qu'être homme n'est pas indissociable d'être roi, tire sans doute la conscience de sa royauté de l'image qu'ont de lui ses sujets et ses courtisans. Il est, dit Pascal, le maître de la concupiscence des hommes, alors que le moi, lui, n'étant pas reconnu comme maître devient, par impuissance plus encore que par désir, un tyran. Mais si le roi pensait "à ce que c'est qu'être roi et qu'être homme", pourrait-il se connaître comme homme et se prendre pour un roi? Il ne pourrait plus en effet confondre sa fonction avec sa condition. N'y a-t-il pas quelque incompatibilité entre le fait de savoir que nous sommes des hommes, et être, être vraiment, le personnage que nous jouons auprès des autres, et du fait des autres? Lorsque nous savons cela, nous ne cessons pas bien sûr d'assumer nôtre tâche, mais ce n'est plus qu'un emploi ou un rôle que nous avons été amenés à jouer. La fonction renvoie à des ordres différents et à leurs grandeurs respectives. Le moi au contraire qui se pense comme substance et non comme fonction ne s'inscrit dans aucun ordre, il en constitue un à lui tout seul. Mais ce qui est dit ici du Roi, nous pouvons aussi l'étendre au moi, qui rentre dans son ordre propre dès lors qu'il pense à ce que c'est qu'être homme. Car "c'est de la pensée qu'il nous faut relever" est-il dit dans le fragment 200 auquel fait écho le début du fragment 620 dont j'ai cité la fin un peu plus haut: "L'homme est visiblement fait pour penser. C'est toute sa dignité et tout son mérite (...). Or l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin".

            Cette dernière phrase est vraiment étonnante: "commencer par soi..." Mais nous ne pouvons pas confondre ce commencement par soi dans l'ordre de la pensée avec la "pente vers soi" par laquelle tout désordre commence (cf. fr. 418).

 

L'ORDRE DU SOI

            Comparons brièvement les situations ou positions respectives du moi et du soi (de l'esprit ou de l'homme) dans le fragment 308 des trois ordres et dans celui intitulé "Qu'est-ce que le moi?" (688). Dans celui-ci, le moi est l'objet (au moins présumé) d'une autre pensée: c'est moi que l'on regarde de la fenêtre, moi que l'on  aime pour ma beauté ou pour mon jugement (remarquons ici encore la tendance irrésistible du moi à se considérer comme le sujet unique auquel se rapportent et sont attachées des qualités diverses, relevant d'ordres différents ). Le moi est ici posé comme objet d'une attention ou d'un amour possibles de la part d'un autre ou des autres (à quoi correspond l'emploi de la forme grammaticale substantive - le moi - inusité à cette époque).

            Inversement, la situation de l'esprit ou de l'homme qui se connaît lui -même dans le fragment 308 (ou dans ceux qui lui sont si proches: 113, 114, 122, 198, et surtout 200, le roseau pensant) est plutôt celle d'un sujet vis-à-vis d'un objet, qui est ici représenté par l'univers, l'espace, tous les corps, etc. Le moi ne se connaît pas comme sujet parce qu'il est trop plein de lui-même; il est un  tout à soi-même, il s'aime lui-même..., il lui manque, semble-t-il, cette distance ou ce recul vis-à-vis de toutes choses qui caractérise la position de sujet. Et inversement, le sujet (nous allons préciser dans un instant l'emploi de ce concept ici) ne se regarde pas lui-même, il ne s'objective pas, ne se détaille pas, son être se réduisant à la simple conscience de toutes choses ("tout cela"), et de lui-même comme différent de toutes ces choses dont il a les idées - que ce soit de chacune d'elles ou de toutes ensemble sous la forme de l'espace ou de l'univers.

            Rarement autant que dans le fragment des trois ordres (complété par ceux qui s'y rapportent directement sur ce point), l'identité n'aura été aussi parfaite entre la quasi insubstantialité de celui qui pense, qui sait, qui connaît "tout cela, et soi", et sa grandeur ou dignité. Comme si plus la conscience était vide de ce qui touche au moi, plus elle était coextensive à tout ce qui est, et mieux elle était conscience de soi, conscience de penser à toutes choses en sachant qu'elles sont  toutes, ensemble et une à une, distinctes d'elle. Autrement dit, la conscience n'a pas d'être, elle n'a pas une position ou une place parmi les choses, son ordre est de n'être nulle part où se disposent et se distinguent des choses; plutôt que de dire que l'être de la conscience est différent de l'être des choses, il vaut mieux et il est aussi plus simple de définir la conscience comme chose qui diffère de tout ce qu'elle sait être. D'une autre manière, on pourrait dire que la conscience n'a pas besoin d'avoir un être qui lui soit propre puisque ce qui la caractérise, c'est qu'elle s'égale à tout ce qui est: les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes... Elle est "tout cela" ou, ce qui revient au même, elle n'est rien de tout cela, distributivement considéré. Il est essentiel que la conscience soit conscience de tout, de chaque chose en tant que partie du tout, car c'est d'avoir conscience de toutes les choses distributivement considérées en tant qu'elles forment un tout (collectivement considéré) qui fait d'elle (ou de l'esprit) une chose si singulière et, ne serait-ce que pour cela, admirable.

            "Tous les corps (...) ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien", cette petite phrase est montée sur un chiasme bien remarquable dont la forme figure la pensée qu'elle signifie. Le plus petit dans l'ordre des esprits connaît "tout cela, et soi", c'est-à-dire l'univers tout entier et lui-même, non comme chose minuscule parmi les choses mais comme cette "chose" sans analogue dans le monde visible, et  qui le comprend ; les corps qui sont "tout cela" n'ont, eux, connaissance de rien. Ce qui n'est presque rien a la connaissance du tout (et de soi), et le tout, lui, n'a connaissance de rien (ni de soi). Même disposition des termes de ce rapport dans le fragment 200: rien de plus grand que l'univers entier, mais c'est comme s'il n'était rien car il n'est pas grand pour soi, dans le seul ordre où ce terme a un sens : "l'univers n'en sait rien".

            Inversement, l'homme (et pour en parler ainsi, il faut considérer que c'est commme conscience qu'il est homme) n'est rien dans l'univers: une vapeur, une goutte d'eau suffisent pour l'écraser, mais ayant conscience de son néant, ou étant misérable pour soi, il révèle du même coup une grandeur inconnue dans l'univers, la pensée, considérée ici et rarement autant et avec plus d'acuité qu'ici, comme le réfléchissement de toutes choses, le soi n'étant rien comme réalité dans l'univers, mais possédant à titre réfléchi l'univers tout entier. Ce n'est même que dans le soi que l'univers est tout entier présent, présent comme un tout: "Par l'espace l'univers me comprend et m'engloutit comme un point: par la pensée je le comprends" (fr. 113).

            N'est-on pas alors fondé à dire que si l'ordre de la pensée est de commencer par soi, aussi bien c'est le soi qui fait de la pensée un ordre à part en comparaison duquel l'ordre des corps avec toutes ses grandeurs se révèle ne rien ou presque rien valoir. Tous les corps ne valent pas le moindre des esprits qui connaît, seule mais suffisante marque d'un ordre qui lui est propre, tous les corps qui n'égalent pas le moindre des esprits car "de tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une petite pensée".

            Mais la pensée manifesterait-elle sa grandeur propre, paraîtrait-elle même comme grandeur si elle n'était pas confrontée à l'univers muet ou au silence des espaces infinis? La grandeur de l'univers suscite dans l'esprit le sentiment d'une tout autre grandeur, d'une grandeur d'un tout autre ordre et qui consiste, au moins pour partie, dans la conscience de son néant ou de sa misère, non pas misère ou déchéance personnelle, mais misère de sa condition d'homme, en cela partagée également. Est-il nécessaire à l'esprit qui se connaît ("La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable; un arbre ne se connaît pas misérable", fr. 114), dans l'acte même  par lequel il connaît toutes choses, lui est-il nécessaire de se connaître aussi comme telle ou telle personne? N'est-il pas plutôt nécessaire d'oublier le moi pour se connaître comme esprit, comme pensée, et dans cette limite qui est aussi un partage, comme homme?

            La "connaissance" en question ici paraît consister essentiellement en une estimation; aussi ses objets sont-ils principalement conçus comme des grandeurs, d'ordre et de taille bien différents, mais en un sens qui n'est pas métrique, et même, surtout, s'il s'agit des choses qui se prêtent à la mesure. Plus les espaces considérés sont immenses et plus leur "silence" s'entend, ce silence étant synonyme d'absence de conscience de ce qu'ils sont et de ce qu'ils représentent, ce silence étant l' absence de soi. Mais aussi l'esprit sent mieux son existence et la singularité de celle-ci, il la perçoit avec plus d'évidence dans ce silence cosmique que dans le brouhaha social ou mondain, comme si l'écho lui renvoyait  la solitude de son être, mais la certitude aussi de cet être comme différent de toutes ces choses qui s'ignorent (elles-mêmes et mutuellement). L'homme a une conscience plus claire et surtout plus distincte de son existence en tant que telle  lorsqu'il se perçoit comme une chose minuscule perdue dans l'immensité, "comme égaré dans ce recoin de l'univers" (fr. 198). Son néant objectif se change aussitôt dans la conscience de sa subjectivité qui est grande du fait d'être unique. L'effroi dont parle Pascal n'est pas sans rapport avec ce que Kant a dégagé sous le nom de sentiment de sublime, en cela que cet effroi est aussi une estimation, une évaluation, d'une certaine façon un savoir.

            Certes on ne trouve pas dans les Pensées les accents du "suave mari magno" qui agrémentent l'analyse kantienne du sublime, mais c'est de la conscience de la force de la nature que se tire semblablement la conscience, pour l'homme, de relever, en tant qu'esprit, d'un tout autre ordre que celui de la nature. La force de la nature montre la limite de l'ordre des corps et la souligne d'autant plus fortement qu'elle déploie sa puissance car cette puissance ne peut jamais changer d'ordre ou de nature et en être une dans l'ordre de l'esprit. L'apparente toute-puissance de la nature (pour Pascal ce serait plutôt sa grandeur extensive) fait alors, dit à peu près Kant, découvrir en nous un pouvoir de résistance d'un tout autre genre; nous découvrons dans notre esprit une supériorité sur la nature même en son immensité (cf. Critique de la faculté de juger, § 28).

            Ne pouvant développer comme il le faudrait cette allusion à l'analyse kantienne, je fais donc simplement l'hypothèse d'une profonde affinité entre le thème pascalien de la dignité de l'homme par la pensée, conclue à partir de la relation dynamique entre sa grandeur et sa misère, et l'idée du sublime comme signe (peut-être comme passion) de la destination supra-sensible de l'homme, de sa relevance d'un autre ordre que celui des corps (de la nature pour Kant), et peut-être même aussi d'un autre ordre, "infiniment plus élevé" que celui de l'esprit, d'un ordre surnaturel, comme le dit Pascal dans le fragment des trois ordres.

            Que devient le soi dans l'ordre de la charité, pour autant qu'on puisse le déterminer? Nous savons tous que la religion chrétienne anéantit le moi humain pour Pascal, mais le moi, nous le savons, n'est pas le soi, il ne constitue pas l'ordre du soi. Nous avons vu que celui-ci dépendait de la considération de la pensée et de l'estimation de sa grandeur propre; le soi relève de l'esprit ou de la pensée (mais l'ordre de l'esprit recouvre aussi d'autres choses comme les oeuvres: celles-ci, avec leurs mesures propres, définissent une sphère à part, objective, symétrique et rivale de celle qui comprend les grandeurs charnelles). Mais la pensée, soustraite à l'univers comme ensemble de choses pensées, implique que l'homme (la conscience que l'homme a de soi et du reste) se connaisse comme séparé du reste de l'univers (peu importe que l'homme soit considéré comme être générique ou comme personne). Sa grandeur est en un sens sa séparation, reconnue et acceptée; cette séparation qui est objectivement sa misère est subjectivement sa grandeur.

            Le divertissement recouvre et dissimile la séparation; le moi s'oublie lui-même, il ne se demande pas ce que c'est qu'être homme, il aurait trop peur de ne pas pouvoir faire face à sa condition, ordinairement recouverte par les artifices mondains. C'est le moment de la vanité: les grands, le roi, etc. La réflexion philosophique établit de façon aussi claire qu'indiscutable que le soi est pensée, c'est-à-dire conscience de soi comme res cogitans. Peut-on esquisser ce que sera la figure du soi  dans l'ordre de la charité? Oui, si l'on se reporte aux fragments sur les membres pensants et si l'on veut bien accorder qu'ils s'articulent parfaitement avec le fragment des trois ordres et les fragments connexes.

            Si les membres sont pensants, ils ont conscience d'eux-mêmes ou se connaissent eux-mêmes comme pensant à toutes les choses. Mais si ce sont des membres, ils ne sont pas séparés, isolés, insulaires pour ainsi dire, mais articulés les uns avec les autres dans un "corps" figurant le soi commun à tous ces membres, ce qui les soutient, les alimente, les préserve, ce qu'ils doivent aimer non pas comme eux-mêmes mais plus qu'eux-mêmes.Il faut s'imaginer, dit Pascal, un corps plein de membres pensants. On peut comprendre cette phrase ainsi: il faut se représenter, se concevoir soi-même comme si nous faisions partie d'un tout spirituel, et non comme si nous formions et étions par nous-mêmes seulement un tout ("chacun est un tout à soi", fr. 668). Alors, on peut avoir pour soi un amour réglé et juste (et l'on rejoint les sages dont l'objet est la justice et qui forment selon le fr. 933 le troisième ordre de choses). Le principe de l'amour demeure le même: chaque chose s'aime plus que tout (fr. 372). Seul l'objet, tel du moins qu'on se le représente, de l'amour peut changer, le soi individuel, celui de la conscience de soi devenant membre et s'imaginant, se pensant, se représentant ainsi.

            L'opération est ici l'inverse de celle qui se fait dans l'ordre de l'esprit: le soi se soustrait à l'ensemble des choses en connaissant "tout cela,et soi"; alors que dans cet ordre, celui de la charité, mais Pascal dans le fr. 933 dit aussi de la volonté, le soi s'agrège à un "corps" dont il se représente l'unité et le devoir d'amour qui le porte à s'unir, volontairement et pas seulement de fait, à lui. L'intelligence seule ne dépasse pas l'ordre de l'esprit, qui est séparation; mais la bonne volonté fait franchir à l'homme, et d'un bond semble-t-il,la distance infinie qui le tient séparé de ce tout sprirituel "corps", "âme universelle", J.-C., différemment mais également figuré par les expressions : "le corps", "l’âme universelle", "J.-C.". Le membre qui se connaissait comme un tout, c'est-à-dire comme un soi, "quand il vient à se connaître, dit Pascal, il est comme revenu chez soi et ne s'aime plus que pour le corps" (fr. 372).

            Faut-il vraiment parler d'un "ordre du soi" si, comme il est apparu, la signification de ce terme est toujours fonction d'un niveau ou d'un type d'expérience? La conscience de soi ou la pensée constituent assurément la marque distinctive de l'homme, mais elles ne suffisent pas à faire de l'être qui se découvre pensant et intelligent un être complet, une substance si l'on veut. C'est un membre, et non une substance, et en tant que tel il ne peut être conçu par soi. De ce fait, être dans son ordre pour le soi, c'est d'abord ne pas croire pouvoir constituer un ordre à soi tout seul ou être l'objet d'une idée distincte. C'est au contraire se connaître ("s'imaginer") dépendant d'un ordre qui est aussi un tout, un "corps", au sens spiriruel ou mystique de ce terme. En tant que "volonté particulière", il est dans l'ordre, dans son ordre, "en soumettant cette volonté particulière à la volonté première qui gouverne le corps entier" (fr. 373). Il est dans l'ordre en n'étant pas un ordre.

            A la solitude et à l'effroi de la pensée qui se retranche de l'univers, de l'esprit qui se connaît, répond (dans les fragments dits des membres pensants) "le bonheur d'être" que ne sentent pas le ciel et la terre, mais que sentent les êtres qui connaissent Dieu "et composent un corps de membres pensants" (fr. 360). Il y a de la grandeur  à se sentir exister dans un univers qui n'en sait rien, mais le bonheur consiste à se sentir uni et à aimer cette union comme le soi-même qu'elle est devenue pour un esprit auquel la volonté (mais sûrement pas la sienne propre) a ouvert les yeux pour lui montrer "un être véritablement aimable pour l'aimer", "un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous" (fr. 564).

            Comme on le voit, la grandeur n'est pas la force, n'est pas une force; il serait même déplacé de parler ici de grandeur d'âme car le soi aurait  alors la possibilité de sortir de soi sans cesser d'être lui-même. La grandeur ou la force d'âme consiste à s'éprouver dans l'extériorité sans s'y perdre. Si par la grandeur de l'esprit il fallait entendre aussi la grandeur d'âme, la justice ne consisterait pas à distinguer les grandeurs selon leur ordre propre afin de rendre à César ce qui lui appartient, mais bien plutôt elle nous commanderait de contester, de critiquer des grandeurs fausses ou usurpées. L'esprit se "mêlerait" d'un ordre qui n'est pas le sien, de ce qui ne le "regarde" pas, montrant par là que l'étanchéité ou le cloisonnement supposés entre les ordres, en  condamnant toute immixion de l'esprit dans un ordre qui n'est pas le sien, légitime a priori la volonté de laisser les choses en place, même les plus absurdes ou les plus déraisonnables.

            Pascal, est-il besoin de l'ajouter, ne verrait là qu'orgueil de philosophe. Il en irait sans doute de même si l'on croyait pouvoir conclure de ce que l'homme ou l'esprit se connaît comme soi, qu'il sait ce que c'est qu'être soi, qu'il a de son être une idée claire et distincte. La conscience de soi (expression utilisée ici comme abréviation de: "il connaît tout cela,et soi") n'est pas une connaissance de soi ou de l'âme. Elle est plus de l'ordre du sentiment que de l'idée: "On n'est pas misérable sans sentiment", fr. 437); "je ne sais ce que c'est que le monde, ni que moi-même (...) et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste" (fr. 427).

            Pascal n'élabore pas comme le fera Malebranche la distinction entre connaître et sentir, entre l'idée que nous n'avons ni ne pouvons avoir de notre âme et le sentiment ou la conscience de notre être au sens d'existence. Mais il me semble que c'est plutôt dans cette direction qu'irait sa pensée sur le moi et le soi, auquel correspond moins un ordre qu'une fonction, celle de figurer une grandeur invisible aux grands de chair et de s'éclipser après cette figuration.

 

                                                                                                Pierre Guenancia    

 

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