Nouveaux programmes

 

Dijon, le 12 février 2001

Pierre Guenancia
Professeur à l’ Université de Bourgogne

Expert à la Mission Scientifique Universitaire ( DS 6)

                                                                                          A Monsieur Jack Lang

                                                                                 Ministre de l’Education Nationale

 

        Monsieur le Ministre,

      L’ampleur de la contestation du nouveau programme de philosophie et l’urgence de la situation expliquent et, je l’espère, justifient que je m’adresse directement à vous pour vous faire part, en tant qu’universitaire  et aussi comme ancien professeur de khâgne, de mon jugement sur ce programme avec lequel je me sens en profond désaccord.

     Si je comprends bien, l’originalité revendiquée de ce programme par rapport aux précédents tient dans le couplage de notions jusque là indépendantes et dans l’introduction d’une liste de questions à ancrage contemporain. Ne voulant pas abuser de votre temps, je me bornerai à faire une remarque sur chacune de ces innovations.

-         L’avantage des notions singulières est de permettre un usage multiple de leur traitement et non pas, comme c’est le cas avec des notions couplées, un usage a priori limité ( sans qu’il y ait de justification à cette limitation). Un seul exemple : Liberté et déterminisme. Pourquoi la réflexion sur la liberté devrait-elle être limitée à son opposition au déterminisme, et ne se ferait-elle pas plutôt en liaison avec la raison, le temps, les passions ou l’imagination ? N’est-il pas mieux d’indiquer la direction de la réflexion­ - la liberté - plutôt qu’un croisement entre deux notions qui laissent toujours de côté des dimensions constitutives de chacune des notions ainsi couplées et qui risquent d’être ainsi tronquées ? Il me semble que cette forme est plus adaptée à des sujets de leçons ou de dissertations qu’à des thèmes de cours suivis.

-         A un œil un tant soit peu averti de l’actualité philosophique de ces dix dernières années il est manifeste que les questions à ancrage contemporain proviennent directement des œuvres de quelques  philosophes contemporains dont la présence ici, à l’exclusion d’autres philosophes ou courants de pensée, n’est pas justifiable. On peut estimer l’œuvre de H. Jonas, de J. Rawls ou de H. Arendt ( dont la présence est indiscutablement en filigrane dans les trois groupes de questions dont on peut même penser qu’elles n’auraient guère de sens si elles étaient privées de la référence à ces auteurs ) et ne pas tenir ces philosophes pour les seuls qui comptent dans l’actualité philosophique, du moins qui comptent assez pour constituer à eux tout seuls la liste de questions qui devraient être étudiées dans les classes terminales des lycées. Une telle imposition dogmatique et même sectaire est absolument incompatible avec la tradition et la finalité de l’enseignement philosophique.

    De plus, ne s’expose-t-on pas à ne présenter aux élèves dont la plupart, passé le baccalauréat, ne feront plus jamais de philosophie, que des questions  (et des auteurs ) qui tomberont en désuétude dix ou vingt ans après ? Si on avait procédé ainsi il y a vingt ans, aurait-on pu échapper, au titre des questions à ancrage contemporain, à des énoncés tels que : raison et folie, l’Etat et la révolution, modèle mathématique et rupture épistémologique ?.. Un élève qui aurait reçu un tel enseignement  serait-il vraiment en mesure aujourd’hui de faire de sa réflexion un exercice autonome ?  Il ne faut faire entrer dans une liste de notions et de questions que celles qui ont été effectivement et constamment tenues pour telles dans toute l’histoire de la philosophie, et non pas seulement dans celle des dix dernières années. Car ce sont celles-là et non celles-ci qui permettent à un esprit qui s’ouvre à la réflexion d’avoir un ancrage dans son temps et de ne pas dériver au gré des modes actuelles.

    Pour avoir de très nombreuses fois siégé dans les jurys de concours de Capes et d’Agrégation, je pense pouvoir dire que mes convictions sur l’enseignement de la philosophie sont aussi celles de la plupart de mes collègues de l’université, des classes préparatoires et des classes terminales.  Je suis prêt à les justifier plus en détail si vous m’en faites la demande, y compris devant les auteurs du nouveau programme qui auraient peut-être dû solliciter l’avis de ceux de leurs collègues qui n’étaient pas a priori d’accord avec eux avant d’établir ce programme aujourd’hui si contesté.

    Je vous remercie très vivement, Monsieur le Ministre, de l’attention que vous aurez bien voulu apporter à cette lettre et vous prie d’accepter l’expression de mes sentiments de grand respect et d’entier dévouement.

                                                                                   Pierre Guenancia

 

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