Identifier les difficultés des élèves
Comment identifier la nature et l’origine des difficultés
rencontrées par les élèves en Polynésie
(par tous les élèves, sans réduire leur groupe
à l’expression réductrice parfois entendue : «
les petits Polynésiens » !), si ce n’est en les
faisant parler et écrire ?
| Le réflexe fondamental à acquérir ou à
retrouver, chez l’enseignant qui « arrive », est
de savoir s’effacer pour écouter au lieu de parler,
faire produire de l’écrit
au lieu de dicter… alors que le comportement des élèves
inciterait parfois à une pédagogie passive confortable
pour tous ! |
Par ailleurs, seule une prise en compte, par le professeur, du «
bagage langagier » de ses élèves peut lui permettre
de les faire accéder au « bagage langagier » nécessaire
dans la discipline enseignée. Autrement dit, il sera vain de
traiter des causes et conséquences de l’effet de serre
ou de la crise de 29 si les termes de « cause » et de
« conséquence » ne sont pas maîtrisés…
Nous y reviendrons !
Difficultés dues aux structures de la langue
Difficultés
dues aux modalités de l’apprentissage
Difficultés
liées aux représentations et conceptions des élèves
Difficultés
liées à la production de l’écrit et
de l’oral
Difficultés
liées à la compréhension des consignes
Jean Louis MICHARD
Difficultés dues aux structures de la langue
Activité individuelle proposée :
Dans ce texte
d’élève polynésien (Un
texte d’élève de 4° technologique ), identifier
les difficultés :
liées
à la phonétique (à la maîtrise des sons)
liées
aux structures héritées du reo ma’ohi
intrinsèques
de la langue française
Repérez
2 exemples de chaque type.
Le texte initial de l’élève, dont la saisie a été
intégralement respectée, fait clairement ressortir (sans
que les exemples ci-dessous ne traduisent une quelconque recherche d’exhaustivité
: voir pour cela le relevé des erreurs essentielles,
dans « interférences français – reo ma’ohi
», vice-rectorat de Polynésie française, 1989) :
des difficultés
liées à la perception et à la transcription
des phonèmes non représentés dans les
langues polynésiennes : ex : confusions entre les sons «
an » et « on » (« pontant »), entre
les consonnes F et V, D et T, G et Q (« il fat », «
tortoire », « Baquet »), transcription intuitive
des sons perçus (« lévrier » pour «
effrayer »)…
des difficultés
liées à la syntaxe du reo ma’ohi calquée
sur la phrase française : ex : « on a mangé
le pain c’est Baquet » hérité de «
ua ‘amuhia te faraoa e Baquet », littéralement
:
ua |
‘amuhia |
te faraoa |
e Baquet |
c’est accompli |
être mangé |
le pain |
c’est Baquet |
structure qui est une illustration de la primauté de l’action
sur le sujet dans la phrase tahitienne. C’est un des nombreux
détails linguistiques qui révèlent un mode de
raisonnement différent (oui, différent, mais en terme
de mécanisme et non de hiérarchie !) de celui du mode
occidental. De même, l’expression « il apeure les
rori » rappelle qu’en Tahitien un même terme peut
occuper des fonctions multiples selon le contexte (la peur : ri’ari’a
; avoir peur : ri’ari’a ; effrayé : ri’ari’a
; effrayer : fa’ari’ari’a ; idem avec le synonyme
mata’u).
des difficultés
beaucoup plus générales et classiques, non spécifiques
des élèves de Polynésie et liées aux difficultés
intrinsèques de la langue française : ainsi,
hélas, on peut retrouver « on à manger »
pour « on a mangé » dans des copies d’élèves
de Dunkerque à Tamanrasset… et au-delà. Les accords,
les conjugaisons, la concordance des temps posent problème
à tous les francophones dans le monde, et, à des degrés
divers, quels que soient leur langue maternelle et leur niveau culturel.
Ex. : qui d’entre nous pense à utiliser systématiquement
l’indicatif après « après que » ?
| Il est important de repérer :
1
qu’une partie seulement des difficultés
rencontrées chez nos élèves en Polynésie,
celle liée à des différences
et interférences phonologiques et syntaxiques, est
réellement spécifique ;
2 que
la langue utilisée couramment par nos élèves
traduit un bilinguisme soustractif : pauvreté
du vocabulaire (base lexicale défective de français
émaillée de quelques termes ma’ohi) combinée
à des structures syntaxiques déficientes
(base grammaticale calquée sommairement sur les structures
du reo ma’ohi) ;
3 qu’à
l’oral, les échanges se limitent souvent,
au quotidien, à des phrases-mots limitées
aux nécessités usuelles. |
Il est cependant nécessaire de nuancer avant de se complaire
dans une généralisation désolante. Le même
élève peut parfaitement utiliser :
dans la cour
de récréation, une interlangue compréhensible
seulement par ses camarades (« Ia, l’aut jour pai, course
pirog’raa nous, aiti maoro, jumelles roa matou » : cité
par JM Raapoto dans son article « Ça c’est sûr
choa ia, … il a encore chape l’école ! ou de l’interlangue
franco-tahitienne à la rencontre de deux langues»)
à la
paroisse, à l’ « école du dimanche »,
une langue polynésienne nettement plus soignée,
en famille,
une langue polynésienne ou française, limitée
aux nécessités quotidiennes ou plus élaborée,
suivant le niveau socio-culturel et le degré de communication
(« Aiu iti e, haere atu na ‘oe io te tinito, e a rave
mai e piti faraoa ? » ou « Mon petit, veux-tu aller chez
le chinois et me prendre deux pains ? » ou « Aiu iti e,
va’tu na chez le tinito, e prend mai deux faraoa » : JM
Raapoto, id.)
et en classe,
un français dont le niveau, d’une discipline à
l’autre, dépend étroitement des exigences des
différents professeurs et… des relations de confiance
établies ou non par eux dans la classe !
(« C’est ça choa, madame, c’est faux à
lui ! » ou « C’est vraiment ça, la bonne
réponse, Madame, lui, il a fait une erreur ! » : JM Raapoto,
id.)
La notion de registre linguistique est donc
également à prendre en compte. Il est important
de montrer à nos élèves qu’il existe
des niveaux linguistiques différents qu’on utilise
en les adaptant aux interlocuteurs et aux circonstances.
|
Difficultés dues aux modalités de l’apprentissage
« C’est l’intelligence abstraite qui sert de référence
dans l’enseignement de l’école d’aujourd’hui.
Du temps de nos ancêtres, la pluralité de l’enseignement
était réelle car l’éducation prenait les
enfants dans leur diversité. Ainsi, tous les modes d’expression
de l’intelligence étaient pris en compte : l’intelligence
concrète, celle qui passe par le geste (…), l’intelligence
sensible, celle qui passe par l’expression artistique (…),
l’intelligence du corps, qui trouve sa place (…) dans
toutes les formes d’expression corporelle… Ite, c’est
d’abord voir, mais ite, c’est aussi comprendre après
avoir vu, en un mot : SAVOIR. »
(Voir, observer, comprendre : article de Maco Tevane dans Vea Porotetani
n°17, septembre 1997)
2 pistes pour appréhender les différences d’approches
entre pratique pédagogique des enseignants et culture de l’apprentissage
chez les élèves de Polynésie : «
décrire » et « expliquer », deux verbes d’action
fréquemment utilisés dans les consignes des diverses
disciplines.
Décrire : pour l’enfant polynésien,
c’est une tâche inutile dans la vie courante (je n’ai
pas besoin de décrire à mon interlocuteur quelque chose
que nous voyons tous les deux). Il est significatif de remarquer que
dans les légendes et dans les textes des chants traditionnels
(himene ruau, himene tarava) on ne décrit pas : on nomme les
lieux, on dit des impressions.
" Belle est la lune
Beauté menue, la nuit
Qui éclaire les voyageurs
Sur la place Vaiete (…)
Que le soleil soit côté montagne,
Que le soleil soit côté mer,
La grande divinité qui rase l’horizon
Révèle la ceinture rouge
Petite ceinture rouge de mon île,
Grand havre aux vallées divisées ". |
" Purotu ra ia marama nia e
Purotu ai ai ite rui e
Ei turamarama te mau ratere
I nia i te tahua Vaiete e (…)
Atu i te ra i uta e,
Tu’u atu i te ra i tai e
Te aito nui e haharo’e
A hume te maro tainoa
Maro iti tainoa no ta’u ai a
Pare nui te fa’a vaevae ".
|
(himene tarava chanté par les Tamarii Pirae le 20-6-86
sous la direction de Terai Tepuhiarii, repris dans « Les himene
en Polynésie française », Raymond Mesplé,
1986)
Expliquer : dans la transmission des savoirs, expliquer
passe par l’observation de celui qui sait et par la reproduction
de ses gestes :
« A hio mai, dit le pêcheur à son fils.
Regarde-moi préparer mon hameçon.
Te ite mai ra oe ? Tu me vois faire globalement ? Regarde-moi faire
: je t’explique telle chose en particulier, que je décompose
; regarde comment ça marche, touche, essaie de comprendre.
(…)
Ua ite oe ? As-tu compris ? (…)
Ua ite oe i teie nei. A rave atu ra ! Tu sais faire maintenant. Alors,
fais-le tout seul. Débrouille-toi dans la réalité,
dans la vie ! »
(d’après « Voir, observer, comprendre »
: article de Maco Tevane dans Vea Porotetani n°17, septembre 1997)
Pour un élève polynésien :
– « décrire » est inutile
puisqu’en situation concrète, son interlocuteur et
lui voient ensemble la même chose ;
– « expliquer » se fait en
montrant, puis l’interlocuteur cherche à reproduire
; s’il n’y parvient pas on recommence le même
processus à l’identique ; on n’a pas
à expliquer à quelqu’un qui sait déjà.
Or les situations en classes sont artificielles et conduisent
l’élève à expliquer au professeur qui
sait déjà. Et l’élève sait bien
qu’il sait... |
Difficultés liées aux représentations et conceptions
des élèves
Représentations et conceptions des élèves :
entendons par là leur système explicatif du monde.
Les élèves se construisent ce système explicatif
à partir des éléments épars qu’ils
glanent en famille, à la télévision, dans la
paroisse, à l’école… Cette dernière
n’est qu’un des lieux où ce « savoir »
se construit et le jeune de Polynésie a du mal à confronter
et hiérarchiser ses sources d’informations. Les références
culturelles et bibliques co-existent avec les références
scientifiques sans créer un réel conflit cognitif. Tout
se passe comme si, pour le jeune élève, il y avait deux
systèmes explicatifs qui se côtoient sans trop se heurter
: la vérité de l’école d’une part,
qui fonctionne à l’occasion des travaux scolaires, et
d’autre part la vérité de la famille et/ou de
la paroisse, qui fonctionne dans la vie courante. Ainsi on
apprend, en classe, l’histoire géologique de la genèse
des îles de la Société par un point chaud et on
est capable de la mémoriser et de la restituer, mais on admet,
dans d’autres lieux, une explication biblique de la création
du monde qui est prise au premier degré et dont la valeur symbolique
est totalement confondue avec une valeur factuelle et explicative.
| Toute explication du monde ayant, pour les élèves,
la même valeur, il est bien difficile aux professeurs de
les faire travailler sur le discours argumentatif,
tant en français que dans toutes les disciplines. |
Par ailleurs, le besoin explicatif généralisé
est typiquement occidental. L’élève de Polynésie
ne ressent pas ce besoin de tout classer, de tout comprendre, de tout
expliquer de façon rationnelle s’il n’y a pas une
raison pratique, concrète de le faire. Ainsi, les deux seuls
termes d’ « atoti » et « paraharaha »
suffisent à désigner la plupart des très nombreuses
espèces de petits poissons multicolores du lagon : jolis, mais
pas fréquemment consommés car trop petits, ils n’ont
donc pas besoin d’être davantage distingués ; au
contraire, les thons, les perroquets, les carangues… sont soigneusement
répertoriés par l’équivalent de noms de
genres et de nombreux noms d’espèces, et certains poissons
d’une même espèce (un mulet, par exemple) ont des
noms tahitiens différents suivant leur stade de croissance.
De même, la noix de coco possède une collection de noms
suivant son degré de maturité, le ha’ari devient
poniu, ouo, nia, ‘omoto, ‘opa’a, uto…). A
Hohoi aux Marquises, le touriste demandant l’origine des taches
jaunes sur les célèbres cailloux fleuris (en fait, cristaux
de grenat dans une espèce mondialement unique de phonolite)
s’entend répondre par une adorable « mama »,
pour solde de toute explication : « ça ne s’explique
pas, c’est comme ça ». (« La Route des
Marquises : sur les traces de Gauguin et de Brel », par Jean-Robert
Probst, Olizane, 1995 )
| Le besoin explicatif n’est pas toujours ressenti. L’exercice
imposé de devoir formuler l’explication peut paraître
totalement artificiel et inutile : c’est parler pour ne
rien dire, travers fréquemment relevé chez les «
popa’a » par les Polynésiens d’origine... |
Difficultés liées à la production de l’écrit
et de l’oral
Utiliser la langue, c’est échanger. Maîtriser
une langue, c’est prendre en compte l’autre.
On produit pour un interlocuteur ; or en classe, le plus souvent
il est absent (écrit : l’élève
s’exprime pour un professeur qui le lira … plus tard)
ou il sait déjà (oral : l’élève
s’exprime pour un professeur qui connaît déjà
la réponse à sa question).
La réussite est plus aisée quand on produit pour un
véritable interlocuteur, par exemple dans le cadre d’itinéraires
de découverte : situation de communication entre élèves
(ex : exposé collectif), production d’un écrit
opérationnel (ex : brochure touristique)
| Les activités langagières à vide sont inefficaces
: il faut un enjeu. Privilégier les activités qui
favorisent une situation de vraie communication. |
La production est également limitée par les
difficultés langagières (déjà
envisagées précédemment)
| L’élève qui sait qu’il a des difficultés
à s’exprimer n’a aucune envie de prendre la
parole ou de faire l’effort de produire un texte écrit. |
Enfin, pour toute production, l’élève
a un préjugé du « code » attendu
par le professeur et se fie à des automatismes auxquels on
l’a formé (liés à la nature de l’enseignement
et aux exigences formelles de l’enseignant) : certains exigent
une phrase construite ; d’autres se contentent du mot exprimant
la bonne réponse.
| Bannir, non les QCM et phrases à trous, mais leur utilisation
automatique et irraisonnée ; penser à expliciter
la nature de la tâche demandée ; harmoniser entre
professeurs les exigences quant à la production (sans pour
autant les standardiser) |
Difficultés liées à la compréhension
des consignes
• Capacités d’écoute et de
lecture attentive de l’élève (essayez
vous-mêmes ce petit exercice inspiré par De Vecchi).
• Verbes d’action imprécis, « mentalistes
» : ex : analyser, expliquer, justifier, interpréter,
argumenter… Quelle tâche précise met-on derrière
ces termes ? La vérification de leur sens précis dans
le dictionnaire peut être utile… également au professeur
!
• Verbes d’action polysémiques (sens
différent suivant les disciplines) : ex : situer (temps, espace,
rapport à des paramètres…) : des rencontres vraiment
professionnelles entre professeurs (c’est à dire au-delà
d’une simple conversation à la récréation)
sont indispensables pour cerner cette polysémie et s’informer
mutuellement des attentes disciplinaires quant à ces termes.
• Rythme de locution et registre linguistique
du professeur : seule l’écoute
des élèves permet d’adapter ce rythme et de ménager
la nécessaire progression vers une plus grande rapidité
et une langue plus riche (voir à ce sujet les méthodes
audio-visuelles de langues étrangères, qui cherchent un
compromis entre lenteur initiale permettant l’accroche et vitesse
d’élocution proche de la situation réelle).
Jean Louis MICHARD
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